• Finaliste
  • Fiction
  • 2020

Jean, dit le clochard, était un vieil homme à la barbe longue et grise, aux cheveux hirsutes, qui hantait le quartier de mon enfance en déambulant, été comme hiver, dans le même costume.

Je n’ai jamais pu croiser son regard.  Il passait, impassible, la tête basse, sous les railleries des enfants.
Jean ne parlait à personne, ne regardait personne.
Jean vivait seul dans une grande maison qui lui ressemblait, triste et sale, aux volets baissés et brisés.
Le long de sa maison, sur le passage qui conduisait à un jardin en jachère, une Ford Granada coupé sport, couleur bronze, aux chromes éteints, restait figée pour l’éternité, couverte de mousse comme l’était le cœur de Jean depuis que le temps s’était arrêté, depuis que sa Jeanne avait, un matin, rendu son dernier souffle.  Alors, Jean ne vibra plus à la mélodie d’un violon.  Il se mit à haïr ses amis et tous ses rêves furent anéantis.  Il n’aurait pas d’enfant et ne pourrait jamais lui conter de belles histoires.
Il arracha toutes les fleurs de son jardin qui s’épanouissaient au soleil.  Il abattit tous les lilas et déracina les rosiers.  Il ne vivait et ne dormait ni le jour, ni la nuit.  Il s’efforçait de ne plus rire, ni de pleurer d’ailleurs.
Jean fût libéré de son châtiment au bout de vingt ans de peine, un matin blanc d’hiver et réussit sa réinsertion au ciel.
Ce héros de guerre, cet ingénieur à la main verte s’arrêta de vivre pour accéder au paradis auprès de sa belle où il coule, je l’espère, des jours heureux enfin…
Mon seul regret : ne pas l’avoir connu, ne pas avoir pu lui parler pour qu’il m’explique… l’AMOUR.

CF

Extrait : Souvenirs d'enfance