La prison des sentiments

Prologue

Tout commence le jour de mon entrée en prison. C’est un mercredi aux alentours de 13h00, je suis sur le parking du centre pénitencier, accompagné de ma mère et de ma cousine, « prêt » à affronter cette nouvelle épreuve.

C’était cinq jours plus tôt, lorsqu’une policière est venue à ma maison pour me remettre ma fiche d’écrou que cette étape a réellement commencé.

Dès la réception de ce maudit document, elle m’annonce que j’ai cinq jours pour me rendre volontairement à la prison la plus proche avant d’être considéré comme recherché par les instances judiciaires dans la mesure où je ne m’y présenterai pas spontanément.

Cinq jours pour clore un chapitre de ma vie, faire le nécessaire pour en rien laisser derrière moi et ne pas donner de charges supplémentaires à gérer pour ma famille. Je débarrasse mon logement, remets les clés au propriétaire, vérifie que le paiement de mes factures soit en ordre, accorde une procuration sur mes comptes à mes parents et prépare les pires valises de ma vie. Je commence à dire au revoir aux membres de ma famille (à mon oncle, mes cousines, mon frère, mon parrain, mes parents et surtout à mon fils…).

C’est ainsi que je me retrouve, le coeur lourd, la peur au ventre face à cette porte métallique verte, écaillée par endroit, sur laquelle seul un bouton poussoir argenté vous annonce votre entrée dans ce monde inconnu. J’appuie sur le bouton, le « clic » d’ouverture de la porte résonne, j’inspire profondément et ma cousine, ma mère et moi entrons. Nous sommes accueillis par un agent derrière un guichet, tel un bureau bancaire, à qui je remets ma fiche d’écrou ainsi que ma carte d’identité. On me demande de me déposséder de tous biens interdits (téléphone, portefeuille, argent…). Je les remets à maman chez qui je vois la tristesse arriver. Je les embrasse et les serre très fort une dernière fois. Je passe au détecteur de métaux pendant que mes affaires sont examinées aux rayons X. C’est la boule au ventre, les yeux humides et la bouche tremblotante que je leur dis au revoir et à bientôt. Même si je sais qu’elles viendront me voir en visite rapidement, c’est avec le sentiment d’être seul dans cet univers inconnu que je rejoins l’agent qui m’amènera à la cellule qui sera mon nouveau logement pour un certain temps.

C’est en ce mercredi de début d’année que commence mon histoire avec l’appréhension de découvrir comment se passera ma détention dans un milieu complètement inadapté aux personnes avec une personnalité comme la mienne.

Chapitre 1.

Me voilà dans les couloirs aux murs ternes et impersonnels de cette « résidence » qui sera la mienne durant les six prochaines années. Après avoir rempli les formalités d’inscription, je reçois le numéro de la cellule qui m’a été assignée. L’agent me conduit jusqu’à celle-ci. Les bras chargés de mes affaires personnelles et de celles prêtées par la prison, j’avance lentement en réfléchissant à ce qui m’attendra derrière cette porte : la salubrité, l’austérité du lieu. Dans quel état sera cette cellule ?

On entend hurler certains détenus, d’autres frappent sur les portes tels des lions en cage. Où suis-je tombé ? Dans un asile de fous ou dans un zoo rempli de fauves ?

L’agent ouvre la porte, j’entre et je m’aperçois avec mauvaise surprise que je ne serai pas seul à vivre dans cet espace confiné. Un lit superposé est présent, une personne bouge et se relève dans le lit du haut. L’agent referme aussitôt la porte derrière moi : me voilà face à cet inconnu. Mon codétenu me salue, se présente et me donne comme phrase rassurante d’entrée de jeu : « quand on m’a dit que je serai en duo, j’ai demandé au gardien s’il était sûr que je n’allais pas me retrouver avec un arabe ou un pédophile ! Il m’a rassuré donc ça va on devrait s’entendre ». Les liens n’ont pas été les mêmes dans ma tête. Je me retrouve face à une personne raciste et assez étroite d’esprit. Je ne pourrai dès lors jamais être moi-même avec cette personne ni être honnête sur qui je suis. Je prends donc le risque de cacher qui je suis et refouler ce que j’ai mis tant de mal à accepter au cours de ma vie.

Pendant un mois, les jours se suivent et se ressemblent. Je passe mes journées à lire, regarder la télévision. Les visites familiales se mettent en place. Une routine s’installe mais l’ennui commence déjà à pointer le bout de son nez. En plus de cela, s’ajoute le ras le bol d’être en duo avec une personne dont l’hygiène est loin d’être une priorité. Comment réussir à vivre dans ces conditions avec une personne dont le caractère, la personnalité et le mode de vie sont aux antipodes de ma manière de vivre ? Par chance, la torture prend fin assez rapidement. Etant calmes, on nous déplace vers des cellules « solos ». Je respire enfin et me dis que je pourrai vivre ma détention tranquillement.

Mon soulagement sera de courte durée car à peine deux jours plus tard, une agente vient me trouver pour me proposer de travailler pour la prison. J’avoue que mon intention était de rester dans mon coin et attendre que la fin arrive jour après jour. Je refuse la proposition mais la dame insiste en m’expliquant les avantages que je pourrais en retirer en étant au travail et en changeant de section. Peu convaincu, je finis par accepter en me disant que finalement je n’avais rien à perdre. Je remballe mes affaires et change à nouveau de cellule en direction de l’aide réservée aux travailleurs…

Chapitre 2.

Je pensais être débarrassé des cohabitations stressantes et étouffantes. Je quittais ma cellule solo, dans laquelle je me trouvais depuis à peine deux jours, pour me retrouver dans une cellule à trois lits. Il me faut alors repartir à zéro face à un même genre de codétenus. Je revoyais ma situation de départ multipliée par deux.

Nouvel arrivant signifie nouveau déferlement de questions personnelles, intrusives, auxquelles je tente de répondre de manière à contenter mes interlocuteurs sans laisser à nouveau paraître qui je suis intérieurement. Je déconstruis peu à peu certaines caractéristiques de ma personnalité que j’ai mis du temps à cimenter pour répondre à ce que cet environnement attend de moi tel le caméléon qui change de couleur pour se fondre dans le décor.

En même temps, je découvre une nouveauté dans le fonctionnement pénitencier : les activités. Deux fois trois heures durant lesquelles les portes des cellules sont ouvertes et pendant lesquelles les détenus sont livres de leurs mouvements dans la section. Trente fauves à demi-livres pendant plusieurs heures… Je n’ai pas l’envie de me mélanger à cette population et passe mon temps dans ma cellule la tête dans les bouquins. Pourtant certains détenus vont et viennent pour faire connaissance, ou plutôt pour se renseigner sur qui vous êtes et pourquoi vous êtes là.

Pour vaincre la monotonie et l’ennui liés à cette incarcération, je décide de m’inscrire à des cours dans le but de préparer une formation future. Je vais donc une fois par semaine suivre des cours qui vont également permettre de m’évader un petit temps. Quelques heures où je peux enfin être moi !

Au fur et à mesure de ces activités, je m’affranchis. Je me rends compte que dans cette partie de la prison, les « fauves » sont sous-représentés. Tout est calme : pas de cris, pas de bruits de porte. Je m’autorise à sortir durant les activités pour faire connaissance avec d’autres. Je tombe sur des personnes ayant la même mentalité, la même façon de penser, le même mode de vie. Je suis enfin rassuré, moi qui pensais être une bête de foire dans un milieu hostile, je rencontre des hommes à la personnalité intéressante et avec qui les discussions sont agréables. Je me surprends à me libérer, me laisser être qui je suis et oser parler de ma personnalité. Le trait de caractère qui fait que ce milieu n’est pas le plus propice pour les personnes comme moi : mon homosexualité.

Comme je m’y attendais, ces personnes avec qui je crée du lien ne sont ni choquées ni dégoûtés ni perturbées par cet élément. Leur ouverture d’esprit est en lien avec l’évolution de la société. Évidemment, ce n’est pas le cas de tous les détenus dont certains sont encore coincés dans l’ère primitive. « En prison, on est des hommes pas des tapettes ! ». Certains s’interrogent, me posent des questions, d’autres sont totalement réfractaires au point de lancer des commentaires homophobes chaque fois qu’ils me croisent. Commentaires auxquels je réponds sans crainte, histoire de leur faire comprendre que ce n’est finalement pas eux qui dicteront qui je dois être. Que ça leur plaise ou pas.

Je suis donc libéré de ce poids, je peux être qui je suis, je n’ai plus besoin de me cacher. J’affirme mon orientation sexuelle. Je peux enfin profiter de ces périodes d’activités pour décompresser de cet enfermement. Nos discussions traversent divers sujets jusqu’à ce que l’un deux m’amène sur un chemin sur lequel j’étais à milles lieux de m’imaginer suivre un jour…

Chapitre 3.

Je ferai ici l’impasse sur les discussions avec les détenus me considérant comme une bête curieuse après la révélation de ma sexualité pour me concentrer sur celles ayant abouties à la construction d’une nouvelle étape de ma vie. Etant en contact, la plupart du temps, avec des personnes assez cultivées, nos discussions tournent autour de différents sujets. Un des sujets qui revient souvent est celui de la littérature : les goûts littéraires, les propositions de lecture,… Lorsque l’on en vient à parler de mes thèmes préférés, certains me proposent de lire différents ouvrages. De fil en aiguille, un détenu me dit que je devrais bien m’entendre avec un autre garçon car il semble que nous ayons les mêmes goûts. Le nom de celui-ci est lancé. Ne sortant pas de ma cellule en dehors des activités et du cours individuel, je ne rencontre que très peu d’autres détenus. Le nom ne me dit rien.

De jour en jour, de semaine en semaine, le nom revient régulièrement dans nos discussions. On m’apprend qu’en plus ce garçon devrait me plaire physiquement car il est mignon et probablement du même bord que moi. J’en ris et prends ça pour une blague. Je me rappelle où je suis : la prison. Comment peut-on envisager de rencontrer un homme dans ces conditions, dans ce milieu ? La blague persiste et on commence à me décrire ce jeune homme qui m’est inconnu mais dont la description est très flatteuse. À quoi bon insister ? Il m’est impossible de savoir qui est cette personne.

Jusqu’au jour où un déclic se fait dans ma tête et que je prends conscience que je vois ce garçon une fois par semaine le temps de quelques secondes lors des déplacements de fins des cours individuels. Je mets alors un visage sur ce prénom. Mon sang ne fait qu’un tour, mon cœur manque quelques battements ; la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés, je réalise qu’en effet ce garçon me plaît mais que la situation carcérale m’empêchait de me laisser aller à ce genre de pensées.

Je me rappelle quand je l’ai croisé pour la première fois. J’ai évidemment été frappé par sa beauté que l’on pourrait attribuer à la sélection (non naturelle) exigée par le Führer le plus célèbre de l’Histoire. Je ne pense pas qu’il ait fait attention à moi ce jour-là car nous nous sommes simplement croisés comme de parfaits inconnus se croisent tous les jours dans la rue. Mais pour moi cette rencontre a été le début de la remise en route d’une machinerie rouillée depuis longtemps en moi. Mes pensées me faisaient divaguer dans divers scénarios pour de multiples futurs possibles ; mon cœur s’emballait à chacune de ces pensées et l’espoir de le recroiser grandissait chaque minute, chaque heure, chaque jour un peu plus. Ce beau garçon blond aux yeux bleus remplit alors mes pensées et me laisse face à un dilemme de taille auquel je dois faire face : est-ce que je l’aborde d’une manière ou d’une autre durant ce court laps de temps qui nous est accordé chaque semaine ou est-ce que je laisse cette situation avorter au risque de le regretter ensuite ?

Comment l’approcher ? Que lui dire pour engager une conversation ? Oserais-je lui avouer ce que j’ai ressenti en le voyant ? Moi ! Un homme ! Comment le prendrait-il ? Quelles en seraient les conséquences ? Toutes des questions auxquelles seuls des actes pourraient répondre. C’est à ce moment que je fus déchiré entre mes états d’âme ; l’envie de provoquer le destin, de saisir ma « chance » et advienne que pourra… Ou alors rejeter ces sensations et me dire que ça ne sert à rien d’espérer quelque chose. Suis-je prêt à envisager une relation en prison ? Comment sera-t-il possible de la développer ? Surtout, sera-t-il intéressé par moi, un homme, en détention, dans un milieu où les mâles avec un grand M semblent régner en maîtres. Après de longues réflexions, je prends une décision que j’espère ne jamais regretter.

Chapitre 4.

Son prénom me trotte en boucle dans la tête alors je m’en fais une raison ; je prends mon courage à deux mains et me fixe comme objectif de lui parler si j’ai la chance de le revoir la semaine prochaine.

Le jour tant attendu arrive, je me réveille et me vois déjà le recroiser. Mon coeur s’emballe, je me liquéfie sur place, je sens mes résolutions faiblir : je vais me débiner. Je l’aperçois au loin, dos à moi. Il attend l’ouverture de la porte. Je m’approche de lui, le coeur battant à cent à l’heure. Tant bien que mal, j’ouvre la bouche, je l’interpelle d’un simple : « Salut ! ». Il se retourne, me regarde et je me sens défaillir. Je n’ai plus le choix, je dois parler sinon de quoi aurais-je l’air ? Je commence à lui poser une question littérature quand la porte se met à s’ouvrir. Il me répond à la hâte et s’enfuit vers sa destination. Qu’ai-je fait ? Je me rends compte (ou du moins c’est mon impression) que mes espérances étaient surestimées. Pourquoi un beau jeune homme, probablement hétérosexuel, s’intéresserait à un homme, inconnu de surcroît ? Malgré cela, je ne peux m’empêcher de penser à lui, à ses yeux bleus remplis de tristesse et à la fois espiègles, à son sourire timide.

Contre toute attente, je reçois une réponse de sa part, quelques jours plus tard. Une simple liste de livres mais qui me prouve que notre infime échange a été entendu, qu’il y a donné un intérêt. Je me dois alors de le remercier d’avoir pris le temps de répondre à ma requête. Mais comment vais-je m’y prendre ? Nous n’avons que quelques secondes pour pouvoir échanger et tellement de choses dont je souhaiterais discuter. Même s’il m’a transmis cette liste, cela ne veut pas dire que je l’intéresse. Pourtant, il faudrait que je puisse en avoir le cœur net. Je réfléchis à la méthode à mettre en place. Je décide de lui écrire une lettre simplement pour le remercier, que je lui transmettrai discrètement durant nos rencontres furtives. Je termine cette lettre par une proposition ouverte lui laissant ainsi le choix de poursuivre cet échange : « Au plaisir de te lire… »

Une fois cette lettre remise en main propre accompagnée d’un beau sourire de la part de mon correspondant, je passe une semaine à m’interroger sur la manière dont il a pu prendre cette lettre, sur ses prochaines intentions. Va-t-il donner suite ou la lettre va-t-elle tomber dans l’oubli, jetée à la poubelle comme un vulgaire morceau de papier insignifiant ? Les jours passent, l’appréhension de le revoir augmente. Et s’il ne donne pas de réponse, s’il m’ignore ? Que vais-je faire ? Dois-je moi-même l’aborder ou alors le laisser venir à moi ? Dois-je insister s’il ne fait pas un pas vers moi ?

Ce nouveau jour arrive. Je l’aperçois derrière moi et ralentis la marche pour qu’il puisse arriver à ma hauteur avant que nos chemins ne se séparent. Je le vois avancer précipitamment avec un sourire aux lèvres. Je me mets alors à espérer. Mon coeur s’emballe à nouveau. Décidément, je n’ai plus la main mise sur cet organe qui n’en fait qu’à sa tête depuis plusieurs semaines. Il s’approche de moi et me tend une enveloppe. Je souris timidement mais dans ma tête, c’est la fête. J’ai hâte de rentrer en cellule et découvrir ce qu’il a pu m’écrire.

C’est ainsi que démarrent nos échanges hebdomadaires nous permettant de faire connaissance par écrit, de découvrir les raisons de notre incarcération, de parler de notre vie passée et des attentes pour notre futur. Peu à peu, des sentiments se profilent entre nous. On commence chacun à ressentir une attirance affective en plus de l’attirance physique ressentie lors des premiers jours. Mais tout cela est-ce bien réel ? Nous ne faisons qu’échanger quelques bouts de papier, nous n’avons pas l’occasion d’avoir de discussions en face à face, d’avoir des moments d’intimité pour échanger nos ressentis sur cette relation naissante. Quel crédit doit-on lui donner et comment peut-on faire évoluer cette situation ? Comment faire pour pouvoir enfin entrer en contact réel ?

La seule solution serait que nous puissions nous retrouver dans la même section et ainsi pouvoir bénéficier des activités ensemble et peut-être même partager la même cellule. Au fil des discussions écrites, il m’annonce qu’il a fait une demande de travail afin qu’il puisse être transféré dans ma section. La procédure prend du temps, plus que prévu ! Nos écrits se croisent et des décisions sont prises alors que nous n’avons pas toutes les cartes en main. On me propose une cellule en solo car l’une d’elle se libère. Sachant que celui qui fait battre mon cœur est censé arriver et qu’il y a de fortes chances qu’il soit placé avec moi en cellule, j’hésite à quitter mon trio. Le lendemain alors que nous étions deux dans une cellule pour trois, un nouveau codétenu arrive et prends la potentielle place qu’aurait pu prendre mon amoureux. En plus de cela, une nouvelle lettre m’annonce qu’il ne viendra pas pour le moment car il ne reçoit pas de réponse pour sa demande de travail. Dans ces conditions, j’accepte de partir en solo.

Une semaine à peine après mon installation, mon ancienne cellule se vide de mes deux ex-colocataires pour laisser la place à l’être tant attendu. Je regrette aussitôt ma décision mais je ne peux plus faire marche arrière. Je dois garder ma cellule. Quoi qu’il en soit, nous pourrons enfin partager quelques heures ensemble lors des activités. C’est toujours mieux que rien. Reste à savoir comment évoluera notre relation épistolaire maintenant que nous pourrons vraiment être en contact réel. Confirmera-t-on cette envie de relation ou nous rendrons-nous compte que nous faisons fausse route ?

Chapitre 5.

Il est enfin là ! Chaque jour, j’espère l’ouverture des portes qui nous permettra de passer du temps ensemble, de discuter, de voir vers quoi nous allons. Les activités arrivent et nous passons énormément de temps ensemble, l’un ne va pas sans l’autre, à tel point que les rumeurs ne tardent pas à arriver. Tel le jeu du téléphone arabe dans les écoles primaires, les gamins de la prison se font un malin plaisir à véhiculer leur venin dans l’espoir de voir partir deux personnes dont l’orientation sexuelle gêne. Ne sachant pas si ce genre de relation est autorisée dans ce genre de structure, nous décidons de faire profil bas afin de ne pas éveiller trop de soupçons sur cette relation naissante. Relation à double vitesse où je sens de mon côté que je veux officialiser (entre nous) cette relation car cet homme me plaît. Je sais que si je l’avais rencontré à l’extérieur, j’aurais fait en sorte de l’aborder d’une manière ou d’une autre. Enfermé dans ce pénitencier, je ne m’imagine pas passer à côté de celui qui pourrait partager le reste de ma vie. Je suis donc assez expressif sur mes sentiments, insistant, je n’ai pas peur d’exprimer ce que je ressens. De son côté, je le sens plutôt réservé, timide face à ce genre de relation entre hommes qui semble nouveau pour lui. Moins pressé que moi à voir se concrétiser quelque chose, nous continuons à en apprendre plus sur l’un, sur l’autre. Nous passons tout le temps possible ensemble avec toujours l’appréhension d’avoir des remarques d’agents à cause des racontars lancés par des détenus dont l’ouverture d’esprit est restée bloquée plusieurs décennies en arrière ou par des gens frustrés de ne pouvoir assumer eux-mêmes ce qu’ils sont par peur des premiers ?

On nous propose un jour de participer à des ateliers d’écriture. Nous décidons de nous y inscrire tous les deux, y voyant une opportunité supplémentaire de passer du temps ensemble. Je me souviendrai toujours de ce premier cours riche en émotions avec un rebondissement final inoubliable.

Durant ce cours, on nous propose différents exercices d’écriture dont celui des « incipit ». Exercice qui consiste, à partir de la première phrase tirée d’un roman, d’en écrire la suite. Avec comme consigne supplémentaire d’écrire un texte à soi-même et de décrire la personne que l’on est devenu. Après la phase d’écriture, vient le moment de lire le texte produit à haute voix. Je me lance, sûr de moi, plutôt fier de ce que j’ai écrit. Cela me correspond. Au fur et à mesure de ma lecture, l’émotion monte, ma voix se met à trembler. Impossible de retenir l’émotion, je fais une pause dans ma lecture, je verse quelques larmes. Je tente de me reprendre, termine mon texte et fuis le regard de celui qui, pourtant je le sais, ne me jugera pas. Mais à ce moment-là, j’ai honte, honte d’avoir été vu dans cette position de faiblesse, d’avoir montrer mes failles. Toujours ces préjugés qui me passent par la tête et l’image que je renvoie : celle d’un homme qui pleure. Le cours se termine, nous rentrons vers la section. Nous montons l’escalier, il s’arrête en plein milieu de celui-ci, il se retourne, me regarde et m’embrasse. À la fois surpris et soulagé, je m’abandonne à ses lèvres et profite de cet instant volé entre deux portes. Nous mettons fin à cette étreinte, trop courte à mon goût, mais nous ne pouvons pas prendre le risque de nous faire surprendre. Nous rentrons chacun dans notre cellule. Je m’allonge sur mon lit. Je réalise avec un grand sourire qu’aujourd’hui est le jour de l’officialisation de notre relation. Je l’aime et il m’aime. Mais tout de suite, d’autres questions viennent faire leur farandole dans ma tête. Comment va-t-on pouvoir vivre cette relation discrètement ? Comment va-t-on gérer la frustration de ne pas pouvoir s’embrasser comme bon nous semble, de ne pas pouvoir être trop proche l’un de l’autre ? Mais surtout, comment supporter la séparation chaque soir en étant chacun dans sa cellule ?

Malgré le fait de faire attention, les rumeurs continuent leurs chemins. Mais nous ne voulons pas vivre séparément juste pour plaire aux stéréotypes carcéraux. Je me fiche du regard des autres mais reste malgré tout discret à cause des possibles sanctions si notre situation venait à être découverte. Nous trouvons quelques instants furtifs pour nous enlacer ou nous embrasser et laisser parler notre affection. Jusqu’au jour où, pensant être en sécurité, nous sommes surpris par un autre détenu en train de nous embrasser. Il n’a pas fallu plus de cinq secondes pour que tout le monde soit au courant. Le stress monte, les agents vont sûrement réagir et des sanctions seront prises. Le temps passe et malgré quelques remarques homophobes de certains incarcérés, aucun agent ne vient nous voir et aucune sanction ne tombe. Nous décidons malgré tout de faire plus attention et de rester dans cette phase de relation platonique.

Sauf qu’au bout de plusieurs jours, semaines d’attente, de stress et d’appréhension, je décide de prendre le taureau par les cornes pour aller discuter avec l’agent responsable de la section. Je lui explique que je souhaiterais quitter ma cellule pour aller en duo avec celui qui fait battre mon cœur. Je lui explique que les rumeurs sont fondées et que nous sommes officiellement en couple. À peine les mots ont-ils franchi ma bouche que je regrette déjà. Je sens venir les conséquences qui vont nous séparer totalement. À ma surprise, l’agent me répond que la relation ne lui pose aucun problème, ce n’est pas contraire au règlement. Malgré tout, il doit en référer auprès de ses supérieurs et de la direction. Le soulagement est de courte durée et les doutes reprennent de plus belle.

Épilogue.

Le temps est long lorsque l’on attend de savoir à quelle sauce nous allons être mangés. Mais d’un côté, plus le temps passe moins la situation semble pressante à gérer par l’institution. L’instant fatidique arrive. Je revois l’agent de qui la réponse scellera le sort de notre relation. Il me confirme les propos qu’il m’a déjà tenu. Notre relation ne pose aucun problème dans la mesure où elle reste dans les mêmes conditions qu’actuellement : le plus discret possible. « Ne commencez pas à vous tenir la main ou à vous embrasser en plein milieu du couloir » me dit-il. Je le rassure sur le fait que ce n’était pas notre intention. Toutefois, la prison ne me semble pas prête à nous laisser à deux dans une même cellule par peur des « qu’en dira-t-on ». Les consternations, les revendications semblent plus compliquées à gérer qu’un couple d’hommes.

Quoi qu’il en soit, nous savons que nous pouvons vivre en partie notre relation sans avoir peur d’être démasqués aux yeux de tous. Ne nous reste plus qu’à prendre notre mal en patience, d’avancer avec nos frustrations sous le bras et d’attendre d’être enfin libéré de cet endroit pour vivre pleinement notre amour…

À moins que de nouvelles surprises ne viennent titiller le fil de notre relation en plein essor au sein de cet établissement…