Que m’arrive-t-il ?
Que se passe-t-il en moi ?
Pourquoi tous ces souvenirs douloureux remontent dans ma tête ?
Toutes ces images des moments durs de ma vie m’habitent continuellement et sans cesse.
J’ai envie de hurler tellement j’ai mal, mais j’attends que cela se passe. Je pleure en silence pour évacuer toute cette souffrance. Soudainement, l’envie d’écrire m’apparait comme une évidence et devient viscérale. Je ressens ce besoin d’exprimer celle que je suis pour arrêter de cacher la personne que je suis devenue.
J’ai peur, oui, c’est normal et humain, n’est-ce-pas ?
Rouvrir le robinet des moments passés me fait douter. Mais surtout, tout est-il racontable ?
Peut-on tout écrire ? Mais au fond de moi, il y a cette petite voix qui me dit « vas-y, fais-le » c’est important pour toi et tant pis pour le reste c’est-à-dire, le jugement des autres personnes, ma famille et mes amis.
Je dois raconter.
Clairement, ce n’est pas notre passé qui nous définit mais ce que nous en faisons.
Je suis prête. J’ouvre mon cœur, avec sincérité, avec tendresse, et confiance.
Je déteste cette maison, insalubre, ce logement social où nous habitons. Nous sommes en 1987 et j’ai 12 ans. Nous sommes un jeudi et avec ma sœur jumelle, A., nous rentrons de l’école.
A la maison, nous trouvons notre mère endormie sur le canapé du salon, complétement ivre.
La télévision est allumée, donc, je m’approche d’elle et je lui dis tout bas : « maman, maman, réveilles toi ». Mais aucun son ne sort de sa bouche.
C’est alors que je la regarde avec beaucoup de tristesse et de rancœur. Encore une soirée sans elle, à préparer le repas avec ma sœur.
Je suis incapable de me souvenir, depuis combien d’années maman est alcoolique car je l’ai toujours connue comme cela, dans cet état « sombre ».
On ne s’habitue jamais à cette douleur, même si on apprend à vivre avec ce sentiment d’impuissance.
Grandir dans la pauvreté avec une maman dépendante de l’alcool est très difficile lorsque l’on est adolescente.
C’est un environnement déplorable, sans repère et sans structure familiale.
Tous les jours, je me posais cette question : « vais-je devenir comme elle et terminer sans avenir » ?
J’étais horrifiée.
Je me refusais d’appartenir à cette catégorie de personne « perdue » et très vite, cette pensée est devenue mon obsession et puis ma force.
Devenir la meilleure, étudie et faire de hautes études était ma solution pour échapper à cette vie médiocre.
C’est grâce à ma persévérance et ma détermination que j’y suis arrivée.
En travaillant durement, j’ai pu gagner mon propre argent de proche et après 6 mois, j’ai enfin pu m’offrir mon premier ordinateur.
Ma route vers une vie meilleure, ma délivrance était toute tracée. Enfin, je le pensais.
Je vois le jour en 1975, dans une famille de sept enfants.
Je suis en quatrième position. Mon père J., boucher de son vivant, perd la vie d’une rupture
d’anévrisme à l’âge de mes 2 ans.
Je n’ai malheureusement aucun souvenir de lui ni modèle patriarcal.
L’argent est pour ma mère, un souci récurrent.
Pourtant, je grandis dans une famille aimante entourée par mes 2 grands frères protecteurs, C. et S., respectivement âgés de 10 ans et 7 ans.
A cette époque, je me souviens d’une enfance tranquille et paisible. Maman, infirmière, partait tôt le matin pour travailler.
C’est A., notre tante, qui veillait sur nous en attendant le retour de notre mère.
Sans que je comprenne la raison, la pauvreté frappe à notre porte l’année de mes 12 ans.
Nous devons déménager dans ce logement qui nous est imposé par la vie, vu notre situation financière précaire.
« Je n’ai pas le choix », disait maman.
Elle venait de trouver un emploi dans une maison de repos, à 5 minutes à pied de la maison.
Sans voiture, c’était idéal pour elle.
Je la voyais travailler beaucoup, sans relâche, pour subvenir à nos besoins.
Je ne pourrais jamais oublier ce souvenir déchirant lorsque je découvre maman consommer de l’alcool, seule, et à l’abri des regards.
Gamine, je ne comprenais pas.
Ensuite, cela devient très vite notre quotidien. Elle se nourrissait toute sorte d’alcool, indifférente au regard de ses enfants.
Qu’arrive-t-il à ma mère ?
Pourquoi sombre-t-elle dans la boisson ?
Pourquoi pleure-t-elle constamment ?
Que signifie cette tristesse dans son regard ?
Ce chagrin est en train de la consumer.
Je veux comprendre pour l’aider mais à 12 ans il m’est impossible de saisir ni même de deviner ce qui se passe dans la tête des adultes.
Mais aujourd’hui, je peux affirmer et avec beaucoup de recul que c’est sa rencontre avec G., un Français de Normandie, de passage en Belgique, qui bascule sa vie dans l’obscurité profonde.
Elle était très amoureuse de lui. De cet amour, naitra 3 enfants, Sandrine, Jérôme et William.
Malheureusement, cette relation nous conduira tous vers la dégringolade.
Maman perd tout : maison, voiture et travail.
Aussi, j’ai peur de cet homme qui devient violent et qui bat maman quotidiennement.
J’ai haï ce passage de ma vie.
C’est la raison pour laquelle, je ne souhaite pas m’épancher sur ce sujet, trop sensible pour moi.
Il y a beaucoup trop de douleurs, de tristesses, de pleurs mais aussi de responsabilités.
Je vois ma mère sombrer durant cette période. Alors, pour éviter le naufrage, j’endosse le rôle de mes 2 frères protecteurs qui avaient quitté le nid familial depuis longtemps.
C’est dorénavant sur mes épaules que repose l’équilibre de la petite famille.
Maman a fait des choix de vie dramatiques pour elle, pensant amener ses enfants vers le meilleur. Le décès de mon père l’avait déjà beaucoup affaiblie psychologiquement. Mais c’est G. qui l’a conduite vers une mort lente.
Elle est décédée il y a 5 ans maintenant. Elle a enfin trouvé la paix qu’elle cherchait de son vivant.
Je fais en sorte que mon adolescence se passe tant bien que mal.
Après l’obtention de mon CESS (Certificat d’enseignement secondaire supérieur) avec succès, je prends la décision d’écouter mon cœur en poursuivant mon chemin pour des études d’ingénieur en informatique, que je réussis brillamment. Le parcours vers la liberté a commencé.
Nous sommes en 1998 et j’intègre une prestigieuse banque située à Bruxelles.
J’y travaillerai pendant 12 ans.
Cette période sera pour moi, décisive. Elle sera le moteur des différents projets et engagements que je prendrai.
A la banque, je gagne bien ma vie comme je n’aurais jamais pensé la gagner.
Progressivement, je fais profiter ma famille en améliorant le quotidien de mes frères et sœurs.
J’offre des plaisirs que nous n’avons jamais connu lors de notre jeunesse.
Pour ma part, ne sachant que faire de cet argent, je le dépense en entier.
C’est assez paradoxal avec mon éducation mais je ne sais pas comment gérer autant d’argent.
Je deviens vénale, je me moque de ce fric que je dépense sans me soucier. Je ne veux pas être riche, je ne veux pas penser à l’argent.
J’en étais raide au point de dépenser sans compter.
Cela a quelque chose de magique.
Tout ce pouvoir entre mes mains qui, au fur et à mesure, me fait perdre la raison.
J’en veux plus !
Alors, tout s’enchaine. C’est comme 2 fils qui se touchent et je déraille.
Je détourne 10 millions d’euros.
Conséquence, je fais 3 mois de prison le temps de l’enquête et ensuite, je suis condamnée à 5 ans avec sursis.
Je suis donc libre !
Ce qui est assez étonnant, c’est que je n’arrive pas à ressentir de remords. Au contraire, j’éprouve juste de la fierté.
A ce moment, je réalise ce dont je suis coupable et qui me pousse à continuer. Je dois juste ajuster certains paramètres pour devenir intouchable.
Je prends la décision de quitter la Belgique pour la France.
Je suis jeune, sans attache et ma famille m’a tourné le dos. Je suis devenue la honte.
Je passe 2 années merveilleuses à claquer et à consumer toute cette thune par les 2 bouts. Mais, je reste insatisfaite. Je sens toujours ce vide en moi que seul un ordinateur peur assouvir.
Alors, je recommence, mais la justice me rattrape à nouveau.
Je pars en cavale et parcours toute la France.
Je suis indomptable, deviens incontrôlable, une vraie furie.
Après plusieurs mois de fuite, je suis arrêtée par la gendarmerie nationale française. Je viens de percuter un rochet, énorme, dans cette course-poursuite.
Tout s’arrête pour moi, encore une fois.
Je me trouve à Toulouse.
Je suis gravement touchée au visage et mon corps est démoli.
Je passe 6 mois à Purpan, dans l’aile médicale de la prison où les chirurgiens passent leur temps à me reconstruire physiquement.
Je viens d’avoir 37 ans. Je suis fatiguée et désemparée.
Que vais-je devenir ? A ce moment-là, je pense à ma maman.
Je ne suis pas infaillible, je dois encore me battre pour mieux rebondir.
J’écoute donc mon instinct et je décide de retourner en Belgique.
Je m’y installe dans la région du Luxembourg.
Je reprends une vie normale, sans excès.
Je retrouve un travail dans un cabinet d’avocats. Je me sens bien. Je me refais tout doucement.
Ma vie bascule à nouveau à l’âge de mes 39 ans.
Je rencontre l’amour, il se prénomme J.-P., à qui je dis oui.
Une passion dévorante nait entre nous.
Il ne sait rien de ma vie d’avant. Je ne lui raconte rien ni sur la personne que je suis véritablement.
D’ailleurs, je la cache.
Je l’aime. Je refuse de perdre l’amour que je ressens pour lui.
Il apaise mes démons. Je suis heureuse à ses côtés et pour la première fois.
Il est tournaisien. Très vite, je pars vivre dans sa région et abandonne tout, maison et travail pour le suivre.
Nous nous marions en 2017.
Je vis malgré ce corps meurtri par cet accident qui me fait mal.
A l’heure actuelle, je prends encore beaucoup de médicaments pour soulager ces douleurs. Auprès de lui, je surmonte tout, il me fait vibrer. Il est ma force. Ma passion. Mon tout.
J’ai enfin trouvé mon âme sœur et une famille.
Il a 2 enfants, une sœur et un frère.
Plusieurs années de bonheur s’ensuivent depuis notre rencontre en 2015 ; jusqu’à ce jour de l’année 2019, je prends une énorme claque.
Un courrier dans la boite aux lettres.
L’administration fiscale. Je les avais oubliés.
L’Etat veut récupérer par tous les moyens ce qui lui est dû sur mon détournement.
J’ai peur, la terre s’effondre. Je dois absolument lui parler de mon passé. Je refuse de fuir.
Finalement, j’ai passé toutes ces années à lui mentir. Je sais, on ne bâtit rien avec le mensonge.
Je suis effrayée. Je ne veux pas le perdre.
Je dois lui parler de la vraie personne qu’il a épousé.
C’est difficile, mais après ce dur moment de vérité, il encaisse mais, il est anéanti.
Toutes ces années de bonheur qui partent en fumée.
Il ne me regardera plus jamais de la même façon. Ses yeux ne brilleront plus.
Mais la vie continue…
Malgré tout, nous restons mariés mais sa famille me tourne le dos. Je suis habituée. Je suis une criminelle, après tout.
Mon mari, chauffeur poids lourds, travaille beaucoup et, afin de ne pas sombrer, il enchaine les livraisons à travers la Belgique.
A cette période de ma vie, je ne travaille pas.
Je me sens seule dans cette grande maison vide. Je tourne en rond et puis, un jour, je regarde mon ordinateur posé sur la table du salon et je souris.
Le Darkweb. Nous sommes en 2020.
La criminelle que je suis a du vécu et possède une incroyable et inconditionnelle aisance avec un ordinateur.
Au départ, je ne cherchais rien en particulier et puis, un jour, je tombe sur une « annonce ».
C’est de cette façon que je suis « recrutée » par un employeur après plusieurs échanges passionnants.
Je ne sais pas qu’il est mais ce qu’il me propose me fascine.
Notre rencontre sera pour moi, une révélation.
Je sais à cet instant comment je vais à nouveau utiliser ce don que je possède et qui dort en moi depuis longtemps.
Il n’y a pas de hasard dans la vie, juste des opportunités à saisir.
Là encore, je suis mon intuition et je signe.
Je n’en parlerai jamais à mon mari. Il le découvrira plus tard par les carabinieri (gendarmerie italienne).
Il m’a fallu un certain temps pour comprendre que je venais de vendre mon âme à une organisation composée essentiellement de Calabrais (Italiens) et d’Albanais.
Forcément, je ne connaissais pas ce milieu et encore moins le mot « mafia ».
Tout ce que je peux dire aujourd’hui sans que cela me porte préjudice, c’est que je travaille avec eux depuis presque 4 ans.
Je suis leur ingénieur en informatique.
J’ai trouvé mon CDI pour la vie.
Aussi, j’ai appris à apprivoiser ce monde captivant d’hommes dominants et dangereux mais, tellement respectueux avec moi.
J’ai dû apprendre tous les codes.
Je peux dire que j’ai finalement trouvé « la famille » que je cherchais tant.
C’est la raison pour laquelle, l’année dernière, j’ai accepté de prêter serment en jurant « fidélité » à cette organisation.
Depuis, je ne cache plus celle que je suis. Je me sens libre dans ma tête.
Mais, tout a un prix.
Bien évidemment que je suis consciente de tout ce que j’ai perdu.
Ma liberté, avant tout car je suis condamnée à une peine de prison ferme de 4 ans. Mais surtout, mon mari.
Celui-ci a demandé le divorce.
Je perds l’homme de ma vie, mais je ne serai plus jamais seule car lorsque je sortirai de prison, ils seront là, ils attendent ma sortie.
Pour moi, c’est le plus important à mes yeux.
Avec eux, et auprès d’eux, je peux désormais être moi et cela fait un bien fou.
Je n’ai plus honte de celle que je suis. Une criminelle.
A l’heure actuelle, je suis en prison.
J’ai été arrêtée en Italie en juin 2024 et extradée pour la Belgique en août 2024.
C’est de ma cellule que je vous écris ces quelques pages de mon existence.
Elle n’est pas encore finie. J’ai 49 ans.
J’ai le temps pour penser, je réfléchis beaucoup et je prends conscience de tout ce que j’ai accompli jusqu’à maintenant.
J’ai la sensation d’avoir vécu 10 vies alors que je ne suis qu’à la première.
Je ne regrette rien et puis, je refuse de vivre avec des regrets.
Il n’est jamais bon de regarder dans le rétroviseur.
Je me pose souvent cette question « dois-je continuer à avancer ou mourir ? ».
Alors, peu importe la direction que je choisirai, je sais malheureusement où elle me conduira.
Je n’ai pas peur, « je n’ai pas le choix », comme disait maman.
Je ne suis pas en train de vous lire une histoire, je suis en train de vous raconter mon histoire, l’histoire de ma vie.
