Nouvelle : L’aiguillage de la vie

Le train de 8h12 venait de partir. Je ne voyais plus que ses feux rouges arrière qui narguaient mon retard, s’effaçant dans la brume du matin.

C’était le « mauvais » chemin. Celui de la panne de réveil, du lacet qui casse, de la course effrénée sous la pluie et de l’échec. Je venais de rater mon entretien d’embauche, celui qui devrait tracer ma route poru les dix prochaines années. Sur le quai de départ, je maudissais le sort. Je voyais ma vie comme une ligne droite que je venais de briser net.

Dépité, je me suis laissé tomber sur un banc en fer froid, attendant le suivant, celui qui ne servait à rien.

-Vous avez l’air d’avoir perdu beaucoup plus qu’un train, jeune homme.

Je levai la tête. Une dame âgée, assise un peu plus loin, tricotait une écharpe aux couleurs improbables. Elle souriait. D’humeur massacrante, je faillis l’ignorer, mais son calme m’intrigua. Nous avons commencé à parler. De la pluie, du temps, puis ma vie brisée par ce train manqué.

Elle a ri. Un rire clair, inattendu.

-Vous voyez ces rails? Me demanda-t-elle en pointant l’enchevêtrement d’acier devant nous.

-Oui, ils partent vers Paris. -Non, regardez mieux. Juste-là, l’aiguillage.

Je plissai les yeux. À quelques mètres, les rails se séparaient. Une voie partait vers l’est, l’autre s’enfonçait vers une zone industrielle, une troisième semblait envahie par les herbes.

-On pense que la vie est un couloir, reprit-elle. On cherche le « bon » chemin, celui qui est propre, sans ronces. Mais regardez cette voie herbeuse. Mon mari l’a prise un jour, par erreur. Une correspondance ratée, comme vous. Il a atterri dans un village qu’il ne connaissait pas. Il est entré dans une boulangerie parce qu’il avait faim. J’étais la boulangère.

Elle reprit son tricot.

-Ce que vous appelez un « mauvais » chemin ce matin – ce retard, cette colère – c’est juste un aiguillage. Vous n’allez pas là où vous vouliez ? Tant mieux. Vous allez ailleurs.

Le train suivant est arrivé. Je suis monté dedans. Je n’avais plus de rendez-vous, plus de plan, plus de certitude. J’avais pris le chemin de l’échec, pensais-je. Pourtant, assis près de la fenêtre, je regardais le paysage défiler différemment. Ce chemin « raté » m’emmenait vers une destination inconnue, et de cette destination naîtrait une autre rencontre, un autre choix, une autre bifurcation.

Je ne savais pas encore que, six mois plus tard, c’est grâce à ce retard que je me lancerais dans l’écriture, ayant croisé dans ce wagon une affiche oubliée sur un siège.

Il n’y a pas d’impasse. Il n’y a que des correspondances. Le train de 8h12 m’avait laissé à quai, mais il m’avait offert le reste du monde.

Ecrit par un auteur anonyme.