C’était visiblement une salle de spectacle. Ça se voyait à la présence d’une scène, au fond… Mais l’ambiance dans le public était néanmoins à la plus grande des décontractions. On y venait pour boire un coup autant que pour les humoristes qui se succédaient sous les rares feux de l’unique rampe de projecteurs.
Les comedy clubs de ce genre avaient fleuri de partout, ces derniers temps, et la petite bourgade où commence notre récit n’échappait pas à ce constat. Sur les planches se succédaient nombre de gens diversement divertissants dont l’humour ressemblait assez peu à ce qui se faisait quelques années encore auparavant. Le concept était d’une simplicité telle qu’il se résumait au final à la forme la plus élémentaire du spectacle humoristique : un humain seul face à d’autres, micro en main, leur parlant en espérant être parfois un peu drôle. Il suffisait de se tenir là, devant le public. Et de parler. D’où le nom de cette discipline dont on ne pouvait que louer la franchise : le standup.
Ça faisait quelques soirs que Pascal enchaînait les succès ici-même. Relativement à l’aise face aux gens en raison de son passé professionnel et passionné de théâtre dans sa jeunesse, il avait un jour répondu avec un embarras un peu feint au défi de quelques amis lui suggérant de se lancer. Lui qui était si drôle, selon eux, devait profiter de cette soirée « scène ouverte » pour dévoiler son talent comique au plus grand nombre.
Non seulement ça lui avait plu; mais ça avait aussi beaucoup amusé les gens présents dans la salle. À tel point que, malgré la cinquantaine bien faite que Pascal affichait sans le moindre complexe, le propriétaire des lieux l’avait recruté pour ses soirées régulières dès le soir-même.
Il lui avait fallu commencer à préparer des textes mais plus il préparait et plus il perdait en spontanéité. Et ça se ressentait : le public adhérait beaucoup moins. Il opta donc pour une technique un rien plus audacieuse en choisissant un thème par soirée et en comptant sur son sens de l’improvisation pour se rendre aussi irrésistible micro en main que lors de ses soirées entre amis. Avec l’expérience vint la confiance, avec la confiance vint peu à peu le succès et, bientôt, Pascal devint un de ces petits noms pour lesquels les gens de la région se déplaçaient. Sorte de petite vedette locale de l’humour, il comptait essentiellement sur son capital sympathie et son expérience de la vie pour faire mouche et capter son auditoire. Ses plus fervents adeptes appréciaient sa faculté à se renouveler sans cesse ; improvisant toujours une grande partie de ses prestations, jamais Pascal ne se répétait. Et jamais non plus il ne répétait, d’ailleurs.
Ce soir, toutefois, était particulier. Le petit club ne comptant qu’une soixantaine de places assises recevait la visite d’une équipe de télévision nationale dont le matériel bien trop professionnel impressionnait Pascal. Dans les coulisses, il observait ses confrères et consœurs, tous bien plus jeunes que lui, rivés à leurs portables, relisant et rejouant mentalement leur numéro en boucle. Pascal était de moins en moins sûr de sa méthode. Ne ferait-il pas mieux de se réfugier vers des valeurs sûres en sortant des blagues dont il avait déjà éprouvé l’efficacité ? Et s’il faisait une sorte de pot-pourri ses meilleures saillies drôlatiques ? Un best of de ses punchlines, en bon français moderne…
Non, il lui fallait faire confiance à son naturel, son humour spontané, sa capacité d’improvisation, son charisme, sa personnalité… confiance en lui, en somme !
Son trac étant visible depuis la Lune, plusieurs camarades lui donnèrent des conseils pour passer outre cette peur irrationnelle des caméras. Et s’il finit par accepter que ce n’était au final qu’une soirée comme les autres, c’est peut-être parce que ses petits collègues ayant un rien plus de bouteille que lui parvinrent à le détendre en en vidant précisément une avec lui.
Vint son tour. L’animateur habituel prononça son nom. Pascal trépignait, prêt à se lancer dans la lumière. Les applaudissements bienveillants firent disparaître le reste de ses doutes. Il claqua les mains tendues de ses compagnons d’un soir et entra en scène.
« Bonjour ! Je sais, je n’ai pas la gueule de l’emploi. Mais c’est parce que je cherche
encore l’emploi qui ira avec cette gueule-là ! »
Pascal n’avait pu s’empêcher de recycler cette entrée en matière dont il savait qu’elle fonctionnait. Les sourires du premier rang le confirmaient à nouveau. Ça créait immédiatement un mouvement de sympathie envers lui et ça lui donnait un petit temps de réflexion. Quel sujet aborder ? L’emploi… oui, il allait enchaîner sur cette idée d’emploi.
« Dans la vie, s’il y a bien un truc difficile, c’est de trouver sa voie, son chemin… Moi, j’ai très vite décidé que ce problème ne me concernerait jamais. Alors, comme je détestais l’école, j’ai décidé d’y rester jusqu’à la pension : je suis devenu prof. Ah ben, comme ça, pas de souci, ça évitait la crise existentielle : je savais d’où viendrait ma future dépression.»
C’étaient des rires facilement gagnés : de l’autodérision, un peu d’humour noir et la perspective de se gausser du métier d’enseignant… Mais pourquoi pas ? Il le connaissait très bien et avait pas mal de choses à en dire, sans prendre le moindre risque vu qu’il en avait démissionné ! Finalement, avec cet angle d’attaque, le passage devant les caméras serait sans doute plus aisé qu’il l’avait redouté.
« J’ai presque soixante piges dont plus de quarante dans l’enseignement. Vingt ans côté bétail, presque trente ans côté éleveur. Eh ben, ça pue des deux côtés ! »
Les métaphores un peu crues de ce genre, ça marche toujours. Le public était réceptif. Autant s’engouffrer davantage dans la faille ; il avait beaucoup à dire sur son ancien métier.
« Le truc, c’est que quand on m’a demandé quelles études je voulais suivre, j’ai fait le choix de la facilité : je me suis dirigé vers ce que je maîtrisais le mieux. Et sincèrement, moi, à part lire et écrire… j’étais nul en tout ! Alors, je suis devenu prof de français. J’aurais aussi pu écrire des bouquins, mais ça demande du talent et du travail… »
Toujours l’autodérision, comme sur du velours !
« Quand on n’est pas fichu de faire un truc, on l’enseigne. Souvenez-vous de vos profs de gym et osez me dire que c’est faux ! Ben, moi pareil ! Mais avec le français. Du coup, je lisais et je commentais des bouquins sans être foutu d’en écrire la moitié d’un. Tout comme eux regardent et commentent des matches alors que… hein ? Ils ne nous feront pas croire qu’ils tiendraient deux mi-temps, les mecs ! »
Défoncer les profs de gym… c’était bas et presque trop facile, mais terriblement efficace. Même entre enseignants, les « profs de cumulets » sont les sujets de blagues indémodables. Mais attention à ne pas donner l’impression de se croire supérieur, quand même ; revenir à l’autodérision !
« Moi, dès le début, je savais que j’étais une escroquerie. Et je pense qu’on le sait tous ! Quasi tous les profs actuels sont des imposteurs ; on est tous sur Wikipédia pour préparer nos cours, c’est vous dire le niveau du machin ! »
Aïe. Ça, ça piquait un peu. Parce que ça avait un fond de vérité. Le sentiment d’imposture, Pascal l’avait toujours ressenti quand il enseignait ; il avait eu de si bons profs lui-même qu’il doutait d’être digne de leur succéder.
« Et c’est dommage, hein ! Parce que, en vrai, quand j’étais gamin, il y avait encore des enseignants qui détenaient un savoir encyclopédique et qui inspiraient le respect de par leur érudition et leur envie de transmettre leurs connaissances… Ils passaient leurs week-ends à s’enrichir culturellement en bouquinant, en visitant des musées et des expos, en suivant des conférences et des colloques… A la salle des profs, ça causait littérature, projets de sciences appliquées, ça se questionnait sur le fait que l’existentialisme soit oui ou non un humanisme… Putain, ça avait de la gueule ! »
Il les perdait ! Vite, revenir à la dérision : un parallèle avec les profs actuels, ça irait très bien !
« Attention ; je ne dis pas qu’il n’en existe plus, des profs comme ça. Mais, la vache ! Qu’est-ce qu’ils doivent se sentir seuls ! Parce que le savoir des enseignants, maintenant, il tient dans un smartphone ; souvent, même, il ne tient qu’à un smartphone ! Ils n’inspirent plus de respect à personne, du coup ! Mais c’est normal : ils sont devenus comme le tocard moyen : ils passent leurs week-ends devant Fortnite ou Le Meilleur Pâtissier ; s’ils vont à une expo, c’est un truc sur des mangas ou des bagnoles. Et puis les conversations de salle des profs… la plupart du temps, ça se limite à BCFM : bouffe, cul, foot, maquillage. »
Un changement s’opéra dans l’auditoire… Pascal sentit un frémissement nouveau : il les faisait un peu réfléchir. On n’était plus sur du simple rire ; il entendait çà et là des rires francs, d’autres gênés… L’humour menant à une réflexion ; voilà un autre territoire à explorer. Il était en train de construire sans l’avoir voulu un sketch avec une réelle progression, débutant dans la légèreté et poussant peu à peu à une critique gentiment vitriolée de notre époque. Pas de doute, selon lui : il assurait grave !
« Attention, hein ! Je ne dis pas que les profs sont devenus des débiles. Je dis qu’on est tous devenus des débiles ! Sauf que chez les profs, c’est une obligation professionnelle : il faut bien s’adapter à son public. »
Gros rires coupables dans la salle ! Ils ont compris la vanne et la valident… mais ils s’en veulent un peu : grisant !
« Parce que… vous avez vu le niveau des gosses ? Heureusement qu’ils vont pouvoir compter sur l’intelligence artificielle, parce que ça ne leur vient pas de façon naturelle ! »
Okay, certains affectaient un air choqué, mais ils continuaient à s’amuser. Avec un trait d’esprit de temps en temps pour ne pas donner l’impression de juste se défouler sur ses anciens élèves, il allait sans doute pouvoir parler un peu de cette fichue « génération Instagram » qui l’avait dégoûté de son métier.
« Moi, j’en ai eu ces dernières années qui me soutenaient que la langue française était sexiste, par exemple. Je ne vais pas revenir ici sur à quel point c’est con ; mais c’est bien-bien con. »
Houlà. La salle était mitigée. Le sujet était actuel, il savait qu’il pouvait en faire quelque chose… Vite, les faire marrer !
« – Le masculin l’emporte ? Maieeeuh! C’est de la masculinité toxique, quoooi !
– N’importe quoi ! Le masculin, c’est un genre grammatical, c’est pas un mot avec des couilles ! »
Et voilà ! Un changement inattendu de champ lexical, la mie en place d’un dialogue avec un personnage tiers, un peu de vulgarité et hop, on remet les rieurs de son côté !
« – Puis c’est le neutre latin qui l’emporte, de toute façon, pas le masculin ! Mais je ne vais pas vous faire un cours destiné à une hystérique à cheveux bleus qui devrait faire sa culture ailleurs que dans des tutos make up. Vous valez mieux que ça. »
Il lui sembla alors que le public montrait des réticences à rire de ceux qui étaient peut-être leurs petits frères et petites sœurs ou leurs enfants et de leurs combats, de leurs engagements… Pourtant, cette génération méritait bien de se faire tacler, elle qui lui avait pourri les dernières années de sa vie professionnelle au point de l’avoir poussé à se reconvertir !
« Vous savez que certaines sont allées jusqu’à exiger que j’accepte la féminisation du pronom impersonnel, par souci d’égalité ? Elle est vingt heures, Elle neige, Elle était une fois… Moi, j’ai dit non ! A part pour Elle pleut… de façon vaguement poétique, ça peut vouloir dire qu’elle pisse. Ah ben, c’est une métaphore ! C’est pas tous les jours qu’ils me sortent une figure de style, alors je prends ! »
Peu à peu, les rires revenaient. Tout n’était pas perdu. Pascal s’accrocha : il devrait être facile de faire rire avec cette génération ; elle était si ridicule !
« Puis si on reste sur ces idées néo-féministes géniales partagées sur les réseaux par de grandes intellectuelles détentrice de doctorats en… toilettage canin… il y a la féminisation des noms de métiers ! Je ne dis pas, parfois, ça a du sens. Mais ça a ses limites, aussi… La femme qui remplit la fonction de portier ou de cafetier, elle préfère qu’on en reste là, hein ! Puis si on suit la logique égalitaire, vu que l’armée reste quand même majoritairement un milieu d’hommes, à quand la pétition de masculinistes pour qu’on dise un jour un sentinel ou un sentineau ? »
Ça avait pas mal protesté à la mention du « néo-féminisme » (contre lui ou contre ce mouvement ?) ; la blague sur les études en coiffure pour toutous avait marché, même s’il n’en était pas fier. La suite tenant davantage du trait d’esprit et du jeu de mots, longue tradition de l’humour français, était passée comme une lettre à la poste !
« Non, mais on n’est pas rendus… Quand je m’opposais à toutes ces imbécillités, j’avais parfois des classes qui me menaçaient de faire grève. Ça ne m’a jamais fait très peur. Ils bluffaient. Je ne pense pas que c’était possible pour eux d’en faire encore moins que ça. »
Boh, c’était gentil ! Tout le monde avait bien aimé… Tous des feignasses, non ? Ou quasiment. Ça ne bossait plus comme de son temps, en tout cas ! Pascal était lancé : il allait « se faire » ces petits cons ! Et à la télé, en plus ! Pascal se lâcha donc comme jamais…
« Un jour, toute une classe s’est révoltée parce que mes cotations étaient discriminantes ! Moi, dans un premier temps, je les ai félicités. C’est un mot difficile, ils avaient fait des efforts ! Puis je leur ai calmement répondu que, ben… ouais, discriminer, c’était le but.
Qu’est-ce que je ne venais pas de dire !
La troisième guerre mondiale dans mon local ! Le IVe Reich de l’égalité des chances par la nullité me fonce dessus comme un seul être non genré ! L’anti-Nazisme, le machin : la doctrine de la race inférieure !
J’essaie de canaliser le phénomène et de m’expliquer au milieu des bruits d’indignation… Oui : des bruits ; niveau vocabulaire, ils avaient déjà épuisé leur lexique.
–Discriminer, les amis, ce n’est ni positif ni négatif, ça veut dire distinguer, constater des différences… Il faut bien que je certifie le travail excellent de certains et que je sanctionne le fait que d’autres n’ont rien fait.
– Nooon, c’est humiliant pour les élèves qui ont plus de difficultééés…
–Sauf que tu sais très bien que ceux qui ont du mal, je les aide tout le temps. Et je leur mets même des messages d’encouragement. Et je leur permets de repasser leurs interros… C’est ceux qui ne fichent rien qui sont sanctionnés
–Mmmmmouais, mais de toute façon, vous notez en rouuuge !
Il m’a fallu un peu de temps pour l’intégrer, celle-là, elle était technique : comme l’impression d’un tir venu de nulle part, vous voyez ? Le IVe Reich avait des armes non conventionnelles à munitions non euclidiennes ! Alors, j’ai réagi comme tout être sensé face à ce genre de remarque ; j’ai dit :
– … Hein ?
–C’est traumatisaaant ! C’est la couleur de la violence et du saaang !
–Oh ! Okay. Eh bien, je coterai en brun, à l’avenir ! C’est une couleur plus adéquate, niveau évocation ! »
Il y avait eu des rires. Certains très francs. D’autres coupables. Il y avait aussi des gens qui s’entre-regardaient. Certains dans le public semblaient commenter sa performance avec leur voisin. Ah ça, il ne laissait pas indifférent ! Autant en profiter !
« Comme certains élèves semblaient indignés… un peu comme Madame, là, au deuxième rang. Faut pas, Madame, c’est pour rire, hein ! Eh bien, comme ils semblaient indignés, j’ai voulu recentrer un peu le débat :
–Bon, les amis, discriminer, dans son sens premier, c’est juste remarquer une différence, okay ? C’est comme si je disais que mon sens de la vue me permet de discriminer le blanc et le noir !
Oh. Pu. Tain.
Je n’ai réalisé qu’après l’avoir dit. Je vous le jure !
S’est alors levé comme un grondement sourd de l’autre côté du champ de bataille, un roulement de tambour emportant les cœurs de chaque combattant pour en faire autant d’officiers de la Wermacht politiquement correcte.
-C’est raciiiste !
–Mais je ne parle pas de ça ! Et puis de toute façon, je parlerais même de ça, ça n’a rien de raciste. Pourquoi ne pourrais-je pas dire à Omar qu’il est noir, par exemple ? Il l’est ! Hein, Omar ? Il n’y a rien de mal à être noir ! Moi, je trouve bien plus grave qu’il ne puisse même plus se décrire, le pauvre !
Et le Omar, pas con, il acquiesce ! Le gars sait bien qu’il a du mal à se prendre en selfie en fin de soirée, hein ! Il n’est pas dans le déni à ce point-là !
-Non, c’est raciiiste, M’sieur ! Lui, il peut le dire, mais pas vous !
-Je ne suis pas d’accord. Tu n’es personne pour m’interdire d’utiliser le nom d’une couleur.
-M’sieuuur, le noir, c’est pas une couleur, c’est…
-Je sais ! C’est moi qui vous l’ai appris ! Mais merde, quoi ! J’ai dit noir, je n’ai pas dit nèg… »
On était en 2022. Pascal savait qu’en se présentant sur une scène de comedy club avec sa face de fromage blanc, il ne pouvait décemment pas prononcer ce mot à la légère… mais Pascal aimait les mots, tous les mots tant qu’ils étaient utiles… Censurer un mot, il le savait, ne faisait qu’offrir à l’idée qu’il représentait l’insidieuse opportunité d’avancer en étant invisible. Il lui fallait dénoncer cela, l’expliquer. Le prof prenait peu à peu la place de l’humoriste et son public devenait de plus en plus un auditoire à convaincre, voire à instruire…
« Non, non, non… J’ai été malin, je vous rassure : je n’ai pas prononcé le fameux mot en N. Pas de suite. Mais j’étais là, comme un gland, avec ma grenade dégoupillée dans la main, je savais pertinemment qu’il était trop tard pour la lancer et qu’elle allait me péter à la gueule… Alors ; j’ai tenté le tout pour le tout :
–Et vous savez quoi ? Quand je vous donne cours sur l’histoire des États-Unis, j’exige de pouvoir qualifier les esclaves de… nègres ! Parce que c’est historiquement pertinent !
Oh. Nom. De. Dieu.
Dix-huit têtes blondes qui me regardent avec des yeux comme des batteries antiaériennes.
Et au milieu de tout ça, Omar… qui est d’accord avec moi et qui ne voit pas le souci. Parce qu’il connaît l’histoire de son peuple, le gars. Et il sait que si on fait disparaître le mot, on fera aussi disparaître la mémoire des faits… et bientôt, disparaîtra le martyr de ses ancêtres. C’est là le pouvoir des mots : ancrer dans le réel ce qui fut, est et sera. Surtout si on a envie d’éviter que ça se répète ! Mais allez faire comprendre ça aux Waffen SS de la bien-pensance. »
Pascal était un peu connu, dans la région. On savait que c’était un mec bien ; on fit donc l’effort de chercher à savoir où il voulait en venir. Et à ce stade, la plupart des gens dans le public entrevoyait déjà le message. Ils étaient dès lors prêts à pardonner les excès dans la forme du discours, parce que le fond en valait la peine !
« Voilà comment j’ai vu toute une classe se mettre en ordre de marche pour me rouler dessus, tous ensemble, sauf Omar qui n’a pas pigé pourquoi ses potes s’étaient emballés. Le pauvre Omar, il m’a fait l’effet d’un juif à qui une quinzaine de nazis veulent recoudre le prépuce en lui disant : Laisse-toi faire, David ; tu vois, on veut juste pouvoir te considérer comme quelqu’un de normal ! Si on ne mentionne plus ta différence, on n’y pense plus ! »
Ça allait un peu loin, mais c’était marrant. Passé le malaise initial, rire de tout faisait du bien.
« Sans déconner… Mais quand est-ce que ça a commencé à merder, au juste ? Quand le féminisme est-il devenu aussi bête et misandre ? Quand l’antiracisme est-il devenu aussi bête et raciste ? Quand cette génération entière a-t-elle été frappée de problèmes ophtalmologiques ? Non, parce que bon… désolé, hein… mais, Omar… il était bien-bien noir. Et si on ne pouvait plus le dire, vu qu’il avait seize ans et qu’il faisait presque deux mètres, qu’il jouait au basketball et qu’il était très sympa… Eh ben, chaque fois qu’on le décrirait, on allait le confondre avec Ludo : seize ans, presque deux mètres, basketteur sympa et… blanc comme le cul d’un spéléologue albinos ! »
La salle, enfin totalement décoincée, se mit à rire de bon cœur, sous le regard fier et amusé de Pascal qui, dans la plus pure tradition de l’exercice quitta la scène, non sans avoir terminé par :
« C’est tout pour moi ; et c’est déjà pas mal, je pense, hein ! Faut pas plus, je crois ! ».
Rires complices. Tout le monde avait bien compris que même Pascal trouvait être allé un peu loin ; mais on s’était bien marré… C’était pour ça qu’on était là, hein ! Et puis, oh ! La suivante, c’était Agnès, qu’il avait dit, le présentateur ! Super, ça ! Personne ne parlait des vicissitudes de la vie de couple, du plaisir clitoridien et du prurit vaginal de façon aussi drôle qu’Agnès ! C’était quand même une vache de bonne soirée qu’on vivait là, non ?
■ ■ ■
Pascal avait continué à jouer au comedy club quasiment tous les week-ends. Sans plus jamais toutefois se montrer aussi caustique. Au fond, ça ne lui ressemblait guère; sans doute la scène avec un peu d’alcool dans le sang lui donnait-elle des envies d’en découdre avec la société. Mais, plutôt heureux dans son nouveau job au Centre Culturel, il en avait oublié ses rancœurs envers l’enseignement et retrouvait même parfois avec un certain plaisir ses automatismes de prof lorsqu’un groupe scolaire débarquait…
Il n’avait songé avoir recours à cet humour un rien transgressif que ce soir-là ; un peu comme un accordeur de piano qui, en déballant une nouvelle corde et en la tendant entre ses mains, pourrait s’imaginer durant quelques secondes pratiquant une profession nettement moins légale et autrement moins recommandable. Juste une fois.
Sa vie avait repris son cours. L’émission était passée sur la plus confidentielle des chaînes nationales. Ça lui avait valu d’être reconnu comme humoriste amateur par un peu plus de monde dans son entourage et parfois même dans la rue. Puis ça s’était tassé. Cela lui convenait parfaitement : le stand up, c’était un loisir qui lui permettait de satisfaire son envie de faire sourire les gens, guère plus. Depuis l’émission, le club faisait salle comble plusieurs fois par mois et c’était l’essentiel.
■ ■ ■
Mais c’était sans compter sur la magie d’Internet. Vous savez, cette magie capable de transformer du jour au lendemain un quidam absolu en célébrité. L’émission était certes peu regardée à la télévision et n’avait été que très peu rediffusée ; mais sur la toile, elle était consultable en permanence. Et pas seulement par les gens qui regardaient encore la télévision.
Plusieurs mois après la première diffusion de la captation, le sketch de Pascal se mit à circuler sur les réseaux, isolé du reste du spectacle. On se le partagea dans des groupes Facebook, dans un premier temps. Pascal lui-même fut plusieurs fois interpellé par des proches : « Eh, regarde : tu as des fans dans ce groupe-là ! »… Ça rigolait pas mal. Les gens aimaient bien. Certains commentaires étaient même bien pires que ce qu’il avait dit sur scène et, souvent, ils ne s’embarrassaient pas d’essayer d’être comiques. Quand Pascal en voyait jouer sans aucun complexe le refrain suranné du « C’était mieux avant. Tous des fainéants. Génération de branleurs », il décidait de passer outre. Ces gens devaient être en souffrance pour porter autant de hargne en eux… Leur donner une caisse de résonance en leur répondant aurait été la pire des idées. Ce qui résonne le plus raisonne souvent fort peu.
Bien vite, il se désintéressa de sa popularité virtuelle et rendit à Internet le poids que ça avait toujours eu dans sa vie de littéraire ; à savoir, une place extrêmement marginale dans son emploi du temps. Rien de mieux que l’orthographe aléatoire des internautes pour donner à un amoureux de la langue française l’envie d’ouvrir un bon bouquin, histoire de se purifier les yeux !
Mais, même loin du regard de son créateur, la créature virtuelle que Pascal avait engendrée sans le vouloir un soir de stress un peu arrosé faisait ses premiers pas. Elle gazouilla dans les groupes d’humour puis se faufila sur les pages de « boomers » (ainsi qualifiés sous la vidéo par d’autres internautes), rampa jusqu’à des groupes plutôt réactionnaires et parvint, peu à peu, au fil des jours, à se mettre debout et à se hisser à la une de pages très fréquentées à la réputation parfois sulfureuse.
La bête commença alors sa deuxième vie : elle servit d’alibi humoristique à des personnes aux idées peu recommandables. Ces gens trouvaient très habile de la part du comique d’avoir désamorcé en fin de sketch, avec un message neuneu bien consensuel, toute la bile qu’il s’était permis de déverser. Ça rendait la vidéo quasi intouchable alors qu’elle vomissait leur haine par procuration durant plusieurs minutes. Ils firent de Pascal leur héraut humoristique sans que celui-ci en sut rien.
Bientôt, comme toute bête immonde, la créature virtuelle de Pascal attira l’attention de chasseurs. Ils étaient fiers et portaient haut les couleurs de la tolérance, du respect et de la bienséance. Chevaliers blancs des temps modernes, ils s’étaient donné pour mission d’occire toutes les damnées engeances des temps anciens en les brûlant en place publique ! Ils étaient les porte-étendards des nouvelles vertus et entendaient bien faire savoir qu’ils avaient débusqué un nouveau monstre à offrir en pâture à la vindicte populaire. Traînée hors de son milieu naturel qu’était Facebrousse, la bête fut exposée sur les places de villes bien plus animées et à la population plus jeune : Tik-Ville, Instabourg et même X-City !
En quelques heures à peine, la bête fut ruée de coups, percée de mille lances, lacérée, déchirée et, quasi exsangue déjà, criblée de dizaine de milliers de commentaires aussi haineux qu’immérités. Elle devint vite un corps quasi sans vie que chacun en ces lieux aimait à promener au bout d’une pique pour prouver son appartenance au camp du Bien. Dans un dernier râle, elle se déchira en morceaux et ses sanguinolents boyaux éclaboussèrent de sang jusqu’aux bottes de quelques vieux notables de passage, intrigués par le manège : des journalistes.
Toujours dépassés, désormais, par la rapidité des médias modernes, les médias traditionnels peinaient à suivre l’actualité et, dans l’urgence, restaient la plupart du temps à la surface des choses. Elle était loin, la rigueur journalistique d’antan ! Car au fond, si l’impression sur papier était un procédé lent, rien ne servait d’encore le ralentir avec d’interminables enquêtes approfondies et onéreuses. Les nouveaux médias offraient déjà toutes les informations : sous chaque statut se répandaient à l’infini des commentaires parfaitement clairs sur les raisons pour lesquelles cette vidéo désormais virale provoquait l’ire des nouvelles générations ! Autant de titres bien putassiers à utiliser sans même avoir à verser le moindre droit d’auteur !
« La vidéo de la honte », « La preuve par l’image que l’école est réactionnaire », « L’insupportable dérapage d’un prof », « Racisme décomplexé et misogynie assumée », « Les jeunes comparés aux Nazis par un prof démissionnaire », « Tout sur le raciste qui se pensait drôle », « Scandale régional : une salle entière rit à des propos racistes et haineux », « Le vieux patriarcat blanc mord toujours », « Appel à la haine et masculinité toxique, le nouvel humour des vieux réacs »…
La jeune génération, égratignée, avait poussé la bête dans une arène qui était sienne et y avait entamé un jeu de massacre dont les règles étaient inconnues de Pascal. Puis, en vainqueurs incontestés, ils avaient revendiqué leur victoire en baladant leur trophée au-delà de Tik-Ville, Instabourg et X-City ; au-delà, même, de Facebourg où l’on s’indignait et se catastrophait à raison de la souffrance injustement infligée à la créature. Et maintenant, dans un geste de provocation ultime, on venait de poser la tête tranchée de la bête sur l’oreiller de son maître… La génération virtuelle était sortie de son environnement naturel pour transmettre au monde réel le spectacle de son œuvre de carnage.
L’entourage de Pascal découvrit du jour au lendemain sur le pas de sa porte de traumatisants morceaux de la bête démembrée. Il devint bientôt difficile pour eux de se souvenir de la mignonnerie initiale de la créature. Les collègues, les copains, les amis, les proches, la famille de Pascal… Tous lui en parlaient. Certains allèrent jusqu’à remettre en question l’apparence initiale de la créature et, même devant la vidéo qui l’avait vue naître, la plupart semblaient ne plus être capables de la voir dans son intégrité et son intégralité originelles…
Bientôt, Pascal se sentit ostracisé. Lui qui avait toujours fédéré autour de lui grâce à sa générosité et sa sympathie se voyait désormais soupçonné de racisme et de misogynie, on l’imaginait haïssant toutes les minorités, méprisant les femmes et prêt à tout moment à nuire à quiconque ne pensait pas comme lui.
De rares personnes conscientes du phénomène lui restèrent fidèles et tentèrent de lui apporter leur soutien. Mais quel poids peuvent avoir une épouse catastrophée, des enfants aimants et quelques amis contre celui de tous les médias du pays ? En cela inclus, d’ailleurs, la chaîne nationale qui avait programmé le spectacle et qui le désavouait désormais en se répandant en pusillanimes excuses sur les réseaux où Pascal se voyait encore et encore traité comme le pire des hommes.
■ ■ ■
Pascal endura cela avec toute la philosophie dont il put se montrer capable. Il fut tour à tour tenté de se défendre, de laisser dire, de riposter, de s’effondrer… Mais il choisit toujours de passer à autre chose. Il savait trop bien qui il était pour laisser à des imbéciles la possibilité de le déstabiliser outre mesure. Il poursuivait son chemin.
Jour après jour, il continua donc à vivre sa vie malgré les bruissements fielleux des réseaux. Souvent, il parvenait même à ne pas y penser. Tout ça se tasserait forcément. Tout ne finissait-il pas toujours par se tasser ?
D’ailleurs, en ce début d’après-midi, Pascal était même guilleret. Il se dirigeait à pied vers la boulangerie-pâtisserie de son village en imaginant par avance les moments agréables que cette journée ensoleillée allait lui offrir. Quand il serait de retour avec le précieux gâteau commandé l’avant-veille, il aurait tout juste le temps de dresser la table avant l’arrivée de sa fille chérie. Maria et lui l’accueilleraient avec bonheur, ils embrasseraient leur gendre et couvriraient de bisous leur adorable gamine, la petite-fille de Pascal, sa huitième merveille du Monde… Tous quatre passeraient un agréable goûter pour fêter le quatrième anniversaire de la petite, au soleil de ce doux mois de juin, au son d’une playlist savamment composée d’un mélange de musiques douces et des chansons préférées de l’enfant.
C’est en souriant que Pascal entra chez l’artisan dont l’épouse au comptoir lui rendit son sourire avec une sincérité impossible à feindre.
« Alors comme ça la petite a déjà quatre ans ? Quand j’ai écrit son âge sur le gâteau, je n’en croyais pas mes yeux ! Qu’est-ce que ça passe vite !
-Elle grandit à une vitesse incroyable ! Et elle est maligne, vous verriez ça… Elle lit déjà parfaitement, c’est impressionnant !
-Elle a de qui tenir ; ce sera une littéraire comme son papi !
-Comme son papou ! C’est elle qui a choisi : elle m’appelle papou. Elle est tellement mignonne… Mais j’y pense : vous la verrez tout à l’heure ! Je pense passer acheter quelques friandises avec elle avant la fermeture.
-Quelle bonne idée ! Vous avez bien raison, c’est à cet âge-là qu’il faut leur construire de jolis souvenirs ! Je serai ravie de la revoir, depuis le temps. »
Après quelques autres amabilités, Pascal revenait sur ses pas, les bras chargés d’une boîte à gâteau, de deux tartes et de quelques dizaines de grammes de pâte de fruits dont il savait sa fille friande.
À l’approche de sa maison, il remarqua un petit attroupement devant chez lui. Maria semblait en pleine discussion avec quelques voisins. On allait manquer de tarte, si elle se mettait à inviter le voisinage !
Quand il ne fut plus qu’à quelques mètres d’eux, ils remarquèrent sa présence et un des voisins jeta un regard furtif vers la maison de Pascal. Comme s’il avait pressenti quelque chose, Pascal tourna la tête vers le porche où il se souvenait encore avoir vu sa fille jouer avec ses poupées… C’était il y a longtemps mais c’était hier. Elle y asseyait « ses filles » côte à côte et leur donnait cours, comme papa, en écrivant sur son petit tableau les quelques mots qu’elle venait d’apprendre à tracer. Sa grande fille qui, maintenant, était à son tour témoin de ce genre de scène avec sa propre enfant lorsqu’elle venait goûter à la maison.
Mais la réalité effaça brusquement le souvenir. Ses voisins blêmirent en silence en le voyant se figer.
Le gâteau et les tartes churent au sol dans un son mou. Les petits fruits en sucre se répandirent hors de leur sachet sur le trottoir et sur la route…
Pascal en eut à peine conscience. Il regardait à présent sa Maria. Le visage de la pauvre femme avait pris une expression étrange qu’il ne lui connaissait pas. Les jolis sillons que leur vie commune avait creusés sur son visage se tordaient en des angles inattendus. Elle fixait avec horreur l’autre côté de la route.
Quasi tétanisé, Pascal suivit le regard de sa femme et reconnut la Toyota de leur gendre, stationnée le long du trottoir d’en face. Puis il vit leur fille, debout à côté de la voiture, portant leur petite-fille. De sa voix innocente, la gamine demanda : « C’est quoi, dis, maman ? Pourquoi, dis ? ».
Elle est maligne, vous verriez ça… Elle lit déjà parfaitement, c’est impressionnant !
Sur la jolie façade en stuc de la maison de ses grands-parents, juste à côté du petit porche où elle comptait bien jouer cet après-midi avec ses poupées, la petite avait lu en lettres rouges encore fraîches et dégoulinantes « Crève, enculé de raciste ».
C’est à cet âge-là qu’il faut leur construire de jolis souvenirs !
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Pascal avait voulu faire plaisir à des potes en montant sur scène. Il avait voulu faire rire ses contemporains. Il s’était donné un peu de courage pour aider le club à élargir son public en profitant d’une publicité télévisée…
Mais c’était sans compter sur la magie d’Internet. Vous savez, cette magie capable de transformer du jour au lendemain un quidam absolu en célébrité.
Il est des célébrités qu’il est impossible de supporter.
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Pascal sera retrouvé, à quelques jours de son soixante-deuxième anniversaire, pendu à une poutre du grenier.
Sur sa page Facebook désormais privée, on peut lire des messages de condoléances sincères et quelques commentaires faussement naïfs s’étonnant de ce qu’un bon vivant comme lui ait pu « passer à l’acte », comme on le dit de façon ridiculement pudique.
Sur d’autres réseaux, la tristesse est moins manifeste. Certains y écriront même : « On l’a eu, ce gros connard de facho ! », sans être le moins du monde inquiétés.
Mais s’il est un message qui devrait être lu de tous, c’est celui-ci, figé à jamais en commentaire sous l’annonce du décès de Pascal :
« Monsieur Pascal, vous étiez le meilleur des profs. Vous étiez quelqu’un de bien qui faisait toujours tout pour nous aider. Vous ne comptiez pas vos heures, ni vos efforts. On n’avait pas conscience de la chance qu’on avait de vous avoir comme prof. Au revoir, Monsieur, et toutes mes condoléances à votre famille.».
Sur la photo de profil de cet internaute, on peut voir un grand jeune homme affichant un sourire communicatif…
Après deux retours à la ligne signifiant comme une pause ou une hésitation, le message s’achève avec ces quelques mots : « Merci de m’avoir montré le chemin : je vais devenir prof de français, comme vous. Parce que le respect des mots, c’est important… parce que c’est vrai que je suis bien-bien noir. Signé Omar.»
Ecrit par Géesse
