-Je l’ai tué.
-Comment pouvez-vous en être sûr ? tempéra Alice.
Elle recevait Paul depuis dix-neuf mois, tous les quinze jours, dans son cabinet du centre-ville. Elle savait que ce patient avait parfois une vision fantasque de la réalité. Assortie d’une fâcheuse tendance à la surinterprétation, lui faisant tirer des conclusions hâtives. Souvent erronées. Il lui était arrivé de raconter des choses abracadabrantes en entretien. Des choses dont la praticienne avait de bonnes raisons de remettre en doute. Si bien qu’Alice ne se formalisa pas outre mesure des propos qu’il tenait ce soir. Mais Paul insista :
-Puisque je vous dis que je l’ai tué ! Vous ne comprenez pas !
Alice redressa la tête de son bloc-note, surprise par ce changement de ton soudain. Paul paraissait tellement convaincu. La jeune femme ne l’avait jamais vu habité de la sorte.
-D’accord Paul dit-elle en redonnant de la contenance à sa voix. Je répète : comment pouvez-vous en être certain ?
Paul tira un morceau de tissu de son sac à dos Eastpak. Un sweat chiffonné, imbibé d’une matière brunâtre. L’exhibant comme un trophée sous les yeux écarquillés de sa psychologue.
Instinctivement Alice tendit la main pour saisir l’objet mais se retint juste à temps. Il valait mieux ne pas toucher cette chose dégoûtante. Ayant perçu son malaise, Paul brandit le pull encore plus haut.
Alice était absorbée.
Elle n’arrivait plus à réfléchir correctement. La seule chose qui lui vint à l’esprit lui parut déplacée. Elle s’efforça de penser à autre chose en vain. Plus elle éloignait cette pensée parasite, et plus celle-ci revenait à la charge. C’est mon pull. Le Zadig et Voltaire. J’ignorais que ce modèle était mixte. Elle se représenta Paul avec. Cela ne collait pas. Il était plutôt du style chemise boutonnée jusqu’au col et cravate serrée à vous étouffer. Elle ne l’aurait jamais imaginé adepte de strass et sequins. Ni en tueur de sang-froid, après tout.
Elle le rassura, lui promettant de tirer ça au clair. Ses explications étaient confuses. Il se faisait peut-être du souci pour rien. Une fois Paul revenu à lui, elle clôtura la consultation en retard et le raccompagna à la porte.
Dans la salle d’attente Samira l’attendait. Alice était épuisée, elle hésita à prétexter un mal de ventre afin de reporter son dernier rendez-vous de la soirée mais ne put s’y résoudre en croisant le regard suppliant de sa cliente. Une putain de névrotique d’une platitude monstre. Ce n’était pas son cas préféré, on peut le dire. Nul n’était infaillible.
Psychologue comme quidam, il y a des gens avec qui ça ne passe pas : c’est tout. Il fallait bien gagner sa croûte…
Elle allait encore lui parler de ses gosses rois qui la malmènent à la maison, de son mari qui ne la monte qu’une fois qu’il a deux grammes dans le sang,… Elle repartirait boostée en lui disant qu’elle ne sait pas ce qu’elle ferait sans elle. Mais une fois passée la porte de son domicile, elle n’appliquerait rien de ce dont elles avaient discuté. Samira, pensait Alice, est un poisson rouge.
L’amnésie la frappe dès qu’elle se retrouve seule. Le parfait modèle de personne incapable de réfléchir par elle-même. C’est triste, car une fois s’être allégée de cinquante euros dont la mère au foyer avait cruellement besoin, elle rentrait chez elle bien contente de servir de victime consentante. Au moins elle avait un rôle.
Rien de neuf n’émergea de la rencontre. Alice prit plus de notes qu’à son habitude. Aucune concernant Samira. Le cas de Paul occupait son esprit. Elle ne pouvait se défaire de cette sordide révélation.
Enfin seule se dit-elle en claquant la porte. Elle songea à sortir vérifier les dires de Paul, renonçant aussitôt. C’était l’hiver, une nuit noire englobait la capitale wallonne. Même si elle partait maintenant, à la recherche d’un corps dont elle doute fort qu’il existe : elle n’y verrait rien. Être contrainte de rester lui pesait.
Elle relut ses notes.
Dans la marge, une inscription entourée attira son attention : « Ne pas le dénoncer ! » C’est vrai qu’elle devrait le signaler. Enfin, ce n’était pas si clair. La règle parlait de danger imminent. Alice se réfugia derrière l’ambiguïté afin de ne rien faire. Elle était dans l’obligation de signaler si quelqu’un courait un danger imminent. Le danger n’était pas imminent. À en croire Paul, la dame était bien morte. Elle n’allait certainement pas se relever la nuit afin de se venger.
Le doute persistait : peut-être avait-elle besoin de secours ? Ne passerait-elle pas pour une folle si elle remuait les urgences pour rien ?
La vérité était dans la phrase figurant dans la marge. Elle s’était attachée à Paul. Plus qu’elle n’était prête à se l’avouer. Si Samira lui avait dit qu’elle avait tué son porc de mari, Alice n’aurait même pas attendu qu’elle quitte la pièce pour prévenir la police.
« Vous comprenez, la déontologie m’oblige à… »C’est le discours qu’elle aurait tenu à quiconque de ses patients. Pourtant elle ne l’avait pas fait avec Paul.
Elle se coucha préoccupée. Remontant sa couette jusqu’aux yeux, elle se recroquevilla comme pour se réchauffer.
Elle revoyait ce regard perçant. Un regard sondant les profondeurs de votre être. Alice pouvait sentir son odeur masculine, légèrement poivrée, comme s’il était couché à ses côtés. Et cette façon romanesque qu’il avait de raconter les histoires. C’était un conteur né.
Après avoir détaillé toutes ces petites choses qui la faisaient craquer.
J’espère qu’il délire fut sa dernière pensée consciente.
La sonnerie stridente du réveil la tira de son sommeil. Elle tâtonna en tentant de l’éteindre. Le son lui transperçait le crâne de part en part.
Six heures…
Elle ne se souvenait même plus l’avoir activé. Il lui fallut encore dix bonnes minutes avant d’émerger de sous les draps. Alice n’était vraiment pas du matin. Ses cheveux roses ébouriffés, des cernes à faire pâlir Enrico Macias et un caractère de cochon.
Avant son café fort, rituel indispensable du matin : Alice ressemblait à une figurine Troll’s, célèbre pendant son enfance. La jeune femme n’était pas vilaine. Loin de là. Elle retrouvait juste son charme au fur et à mesure de la matinée.
L’odeur de la tasse fumante sur le plan de travail excitait tous ses sens. Quel plaisir cette machine à café connectée. Elle scrolla sur Instagram en attendant que son breuvage ne refroidisse. Ça aussi c’était devenu une habitude matinale, une dont elle se serait bien passée. Elle savait qu’elle perdait son temps. Et pourtant les reels défilaient devant son cerveau embrumé.
La première lampée lui fit ranger ce foutu appareil vampire. Elle le ressorti aussitôt pour accéder à son agenda. Se maudissant d’avoir réuni toute sa vie dans cet objet. Elle consulta la liste des patients qu’elle devait recevoir et rédigea un mail à leur attention.
Alice s’excusa : elle devait fermer le cabinet aujourd’hui. Son regard erra sur la rue qui s’éveillait lentement en contrebas. Alice n’allait pas tarder à démarrer, elle avait prévu de se rendre dans l’ancienne carrière de la ville. Là où Paul disait avoir caché le corps. Il fallait qu’elle en ait le cœur net. La jeune femme enfila sa doudoune en sherpa et sorti.
Le froid glacial mordit ses joues. C’était un de ces frais matins où l’on crache de la buée en respirant. Elle croisa sa voisine qui cherchait quelque chose dans son sac. Alice la salua. Comme à son habitude elle ne reçut qu’un regard appuyé de la vieille. Elle était encore plus froide que le temps. Les patients se plaignaient d’elle. Certains était intimidés par la femme. Elle sortait sur son perron et les fixait avec insistance. Alice avait souvent dit qu’elle devrait aller lui parler reportant à chaque fois la discussion à plus tard. Elle n’aimait pas le conflit. Ce n’est pas aujourd’hui qu’elle allait le faire.
Passablement énervée, elle feignit d’ignorer la dame et s’engagea rapidement sur le trottoir afin de s’en éloigner. Elle mérite un coup de pelle pensa Alice. S’amusant à l’imaginer étendue sur le sol les bras en étoile. Ah, elle en rêvait d’entendre ce « Dong » et puis le silence qui l’accompagnerait.
Alice arriva sur le Ravel, dans moins de cinq minutes elle sera au pied de la carrière. Elle n’en revenait pas. Pourquoi se lançait-elle dans une telle expédition ? Elle savait, mais tenta de se convaincre que c’était juste par devoir.
Elle dut s’y reprendre à plusieurs reprises pour gravir la pente du sentier. Monter avec des chaussures de ville s’avéra plus laborieux que la jeune femme ne l’avait prévu.
L’herbe verglacée la fit chuter. La seule aventure qu’elle connaissait était à la télévision ou dans les confidences des plus intrépides de ses patients. Et dans les deux cas : les gens ne s’attardent pas sur les chaussures qu’ils portent. D’un point de vue rationnel, elle avait du mal à imaginer comment Paul aurait pu traîner un corps jusqu’en haut du chemin sans une aide extérieure. Ce constat la rassura.
Parvenue au sommet, une impression étrange la traversa : celle d’être déjà venue ici. Pourtant, si elle connaissait l’endroit de réputation, elle était certaine de ne jamais y avoir mis les pieds.
Alice n’eut aucun mal à se repérer grâce aux indications glanées la veille dans le récit de Paul. Elle qui a d’ordinaire une mémoire discutable se souvenait de toute l’histoire comme si elle en avait été le témoin silencieux.
Étrange, se dit-elle en observant un buisson hirsute, elle se l’était représenté à la fleur près. Plusieurs générations de jeunes s’étaient donné rendez-vous dans ce lieu abandonné. Ils avaient fini par aménager une piste de cross. Quelques modestes bosses et virages relevés. La terre était blanchie par la craie. Les vestiges de leur présence jonchaient le sol : tessons de bouteilles, culs de joints et emballages de préservatifs. Autant de reliques trahissant du fait qu’ils ne venaient pas faire des acrobaties qu’avec leur vélo. Sacrée jeunesse. Alice sourit constatant qu’elle n’avait jamais connu ça. Studieuse, elle avait passé une adolescence tranquille. Il lui était arrivé de tirer une bouffée sur un joint lors d’une soirée universitaire, ça lui avait arraché la gorge et le mélange avec la bière l’avait fait bader pour le reste de la soirée la tête dans les genoux. Elle n’avait plus jamais réitéré l’expérience. Elle se demanda pourquoi Paul avait décidé de venir ici pour cacher un corps. C’était ridicule.
Elle vit le rocher marqué d’un Graffiti « KVC » évoqué par son patient. À partir de ce monstre de pierre, elle devait emprunter un passage reculé, entre deux chênes. Derrière se trouvait un bosquet à l’abri des regards.
Son pouls s’accéléra en quittant le chemin. Elle se savait proche. Ayant la désagréable sensation de revivre un moment qu’elle n’avait pas vécu. Comme si elle était Paul. L’imaginant traîner le corps de son date d’un soir. Elle pouvait ressentir son état de panique, au point d’agir machinalement. Sans conscience.
Alice transpirait abondamment malgré le froid. Elle déboucha enfin devant le bosquet. N’en pouvant plus d’attendre, elle se rua vers les arbustes.
La jeune femme en écarta violemment les branches pleines d’épines, elle s’écorcha les mains sans s’en rendre compte. À sa grande surprise : Alice ne découvrit rien… Ouf ! Alice décida de rentrer. Le fait que Paul ne soit pas un assassin était une merveilleuse nouvelle. La moins bonne est qu’elle allait devoir se positionner. La petite voix au fond d’elle regretta presque qu’il ne l’ait pas fait. Ça lui aurait simplifié le choix.
Elle faisait un transfert et devait mettre un terme à leur rencontre. C’était la seule option éthique. Pourtant, elle sentait qu’il y avait plus. Le transfert n’expliquait pas tout. Placer ce fait sous le tapis, choisir la fuite au lieu de s’écouter ne serait-il pas son mode de fonctionnement habituel ?
Alice eut envie d’aller au bout des choses pour une fois. Elle imagina les différents scénarios. Se mettant à douter. Et s’il disait non ? Et si Paul la prenait pour une folle ? Son manque de confiance en elle refit rapidement surface. Chasser le naturel il revient au galop. Elle passa la porte de son appartement, épuisée d’avoir trop réfléchi. Profitant du fait d’avoir annulé ses consultations pour la journée, Alice avait tout le loisir de se recoucher un peu. Elle reprendrait la question plus tard.
Rien ne pressait.
La sieste lui fit un bien fou. Alice se sentait d’attaque pour affronter le monde. En attendant, le « monde » dont elle parlait n’était que le sien : Paul ! C’était décidé, elle allait lui avouer ses sentiments. Elle allait commencer par le rassurer. Il n’était coupable de rien et pouvait dormir tranquille. Alice prit son téléphone pour l’appeler.
À la première sonnerie sa gorge se noua.
La deuxième lui remua l’estomac.
Elle raccrocha à la troisième, se sentant incapable d’aller plus loin. Elle avait le trac. Et pas qu’un peu. Un de ceux dignes des grands oraux qu’elle avait passés.
Le souffle court, elle tenta de calmer sa respiration. Du calme se dit-elle, il ne va pas te manger. Et puis regarde toi tu as des arguments. Alice s’observa dans la vitre de son four, accentuant volontairement sa cambrure. Bombant ses fesses bien rondes. Sa « carte de visite » comme le disait un de ses ex. Elle se souvint avoir éclaté de rire, sans le prendre au sérieux. Elle se ravisa devant son insistance. Et après d’âpres négociations et quelques efforts douloureux, elle avait constaté qu’il avait raison. On peut tout pardonner à un cul rond comme une pêche. Alice en avait vu les bienfaits sur sa vie. D’un coup, les gens devenaient bienveillants. Serviables. Si elle s’était débarrassé de cet homme depuis un bail, elle ne s’était jamais débarrassé du conseil. Elle n’avait plus jamais négligé le « legs day » à la salle de sport.
Son sursaut d’orgueil s’éteignit aussi vite qu’il était apparu. Le téléphone vibrait dans sa main. Alice appréhenda en regardant l’écran. C’était lui. Figée, hésitant à le laisser sonner dans le vide avant de se résoudre à décrocher.
-J’ai une merveilleuse nouvelle pour vous, Paul. Je préfère vous le dire de vive voix.
-Euh… Non, dites moi. Je déteste les surprises, vous le savez bien. Ça m’angoisse.
-Pas question, attendez ce soir. Alors on dit chez vous ou chez moi ? demanda Alice.
-Ce soir ? C’est que… Comment dire… Je ne pense pas pouvoir tenir jusque là. Venez pour midi, je vous attends.
Il coupa la communication. Sans laisser le temps à Alice de protester. Elle aurait aimé le voir le soir. Elle avait un faible pour les ambiances chaleureuses et tamisées. Trop bercée par les films à l’eau de rose dont elle raffolait. Où la femme tombe par hasard sur quelqu’un qu’elle trouve d’abord détestable avant qu’ils finissent par se tomber dans les bras sur une douce musique au piano. Dans la vraie vie, le type qui vous coupe la route en vous faisant un doigt d’honneur devient rarement votre crush. Pareil pour le voisin du bas, excédé par le bruit de vos talons, le seul câlin dont il rêve de partager avec vous est une clé d’étranglement. Alice le savait, c’était l’essence de son métier.
Malgré ça, elle continuait à entretenir le fantasme de vivre une telle passion.
Pff… Un dîner ça faisait trop formel.
Elle haussa les épaules.
Tant pis pour la magie.
Elle irait.
Hors de question d’arriver les mains vides comme une pique-assiette. Alice descendit à la supérette du coin. Elle erra un moment entre les rayons, avant de s’arrêter devant le rayon vin. Sachant qu’elle allait finir là. Elle ne jurait que par le rouge. Pour elle, c’était le must niveau saveur : le goût du feu, du fruit, du sang et du péché tout à la fois. Le blanc, trop léger. Le rosé, trop adolescent. Le rouge, lui, avait du fond, de la chair. Un vin qui vous tient tête. Elle prit une bouteille de Pinot Noir, la serrant contre elle comme un talisman.
Sur le retour, elle se sentit pousser des ailes. Paul allait être surpris.
Peut-être qu’un verre de rouge chasserait leurs derniers malentendus.
L’heure ne passait pas. Alice consultait sa montre toutes les cinq minutes en usant le parquet. Elle ne tenait pas en place. S’asseyant pour se relever aussitôt. Elle exhuma de sa bibliothèque le onzième livre du séminaire de Lacan et l’ouvrit à la volée. Ses livres étaient tous annotés, surlignés. Alice tomba facilement sur un passage d’intérêt. Se réfugier dans le travail avait quelque chose de rassurant. Le choix de Lacan n’était pas anodin. L’adepte du transfert. Son inconscient tentait de lui passer un message. Son esprit, lui, l’ignora aussi tôt.
Elle referma le livre d’un geste sec.
Impossible de se concentrer.
Les lignes dansaient sous ses yeux, les mots perdaient leur sens.
Même Lacan, son maître à penser, n’y pouvait plus rien.
Alice soupira et alla jusqu’à la fenêtre.
Dehors, le ciel blanchissait. Le jour semblait suspendu, ni vraiment matin ni encore midi.
Tout, dans cette lumière, paraissait en attente.
Comme elle.
Elle jeta encore un œil à sa montre : onze heures vingt. Le stress commençait à monter, ses mains devinrent moites.
C’est ridicule, se dit-elle. Tu vas juste lui dire la vérité. Rien de plus.
Mais elle savait qu’il y aurait forcément plus.
Elle passa par la salle de bain, s’aspergeant de Guerlain. Remit un peu de rouge sur les lèvres. Son préféré : Velvet intense. Celui assorti à la semelle rouge de ses escarpins. Ses mains tremblaient légèrement. Alice se surprit à sourire en coin. Un sourire réel. Un dont elle n’avait plus vu éclairer son visage depuis des lustres.
À peine dehors, elle rentra le menton dans son col par réflexe. Le soleil brillait sans réchauffer l’air. Au moment où elle allait tourner les talons, elle sentit un regard. La jeune femme se retourna et vit le rideau fleuri de la vieille chouette bouger. Et derrière : ses deux grands yeux curieux ! La voisine l’observait encore. Alice hésita à la toiser. Cette femme avait le don de l’exaspérer. Au lieu de ça, elle sourit d’un air indifférent. Inatteignable.
Arrivée devant chez Paul, un petit immeuble de trois étages semblable au sien, elle vit la porte du hall entrouverte. Elle pénétra timidement, cherchant la sonnette : Marchal P. 6b. Deuxième étage.
-Oui ? répondit-il par l’interphone
-C’est Alice.
-Ah… Vous êtes en avance. J’arrive.
Il avait l’air embêté. La jeune femme douta. Leurs sentiments étaient-ils réciproques ?
La cage d’escalier sentait le renfermé. L’air était lourd. Chaque pas résonnait trop fort dans le silence entre eux. Comme si le bâtiment retenait son souffle aussi.
-Nous y sommes.
L’appartement était exigu. Dépourvu de toutes décorations inutiles. Rien de personnel, juste un intérieur fonctionnel. Sans vie. Chaque chose a sa place, rangée au cordeau.
Alice ne s’attendait pas à autre chose de sa part : c’était un obsessionnel. Il compartimentait sa maison comme sa vie. Alice détailla rapidement les lieux avant de tomber sur lui. Planté devant elle. Mutique. Elle commença par la bonne nouvelle. Cette histoire de meurtre le rongeait. Le pauvre bougre avait pris dix ans en une nuit. Les signes étaient visibles même pour un profane. Alors pour la professionnelle : l’appel à l’aide était criant.
Ravie de sortir Paul de sa torpeur Alice déchanta vite. Elle s’attendait à un sourire, un soupir de soulagement, quelque chose.
Au lieu de cela, il se décomposa un peu plus encore.
-Vous ne comprenez pas, dit-elle en le secouant légèrement. S’il n’y a pas de cadavre, c’est qu’il n’y a pas de crime !
Paul leva les yeux vers elle. Son regard était vide.
-C’est vous qui ne comprenez pas, Alice. Vous êtes curieuse. Trop curieuse…
Un frisson remonta le long de sa nuque.
-Curieuse ? De quoi parlez-vous ?
Il eut un petit rire nerveux.
-J’ai regretté tout de suite de vous en avoir parlé. Je savais que vous iriez fouiner. Vous ne pouvez pas vous en empêcher. Alors…
Elle s’avança d’un pas, tendant sa main vers la joue de Paul. Il avait l’air si vulnérable. Quasi enfantin.
-Alors quoi ?
Il la fixa, longuement, avant de murmurer :
-Alors j’ai préféré… disons… replacer les choses où elles devaient être.
-Replacer ? répéta-t-elle, intriguée.
-Venez.
Il traversa la pièce. Alice hésita avant de le suivre. Ils descendirent au sous-sol de l’immeuble. Paul s’arrêta devant une porte à la serrure récemment changée. Sortant son trousseau de clés, il ouvrit la porte. Une odeur difficile à identifier s’en échappa. Épaisse, nauséabonde.
-Dans la cave dit-il en l’invitant à descendre avant de fermer derrière elle.
Alice sentit ses jambes se dérober. Elle dû faire un effort considérable afin de ne pas dévaler l’escalier. S’agrippant de toutes ses forces à la rampe, l’obscurité englobait tout, même les bruits. Elle tremblait maintenant de tout son corps, n’entendant que son propre cœur battre. Pour combien de temps encore? La jeune femme se sentit stupide.
À cet instant elle avait la certitude de s’être jetée dans la gueule du loup. C’était juste un moyen de l’attirer ici. Elle fut presque soulagée en découvrant la masse informe au pied des marches. Ils durent l’enjamber.
Paul actionna l’interrupteur. L’ampoule nue qui se balançait au plafond clignota plusieurs fois avant de s’allumer complètement. Elle n’éclairait guère plus que la lueur d’une bougie. Cependant, la faible lumière suffit à Alice, ce qu’ils avaient enjambé était un rideau fleuri dont le motif sembla familier à la jeune femme. Il cachait quelque chose de massif. Ou plutôt quelqu’un… La flaque de liquide brunâtre qui s’était répandue sur une bonne partie du tissu laissait peu de place au doute.
Alice étouffa un cri lorsque le souvenir de cette parure de fenêtre lui revint comme la foudre : la voisine !
Ça paraissait irréel… Afin d’en avoir le cœur net, elle ne put s’empêcher de soulever avec la pointe de son escarpin le morceau de tissu. Elle était là. La vieille chouette. Ses yeux grands ouverts regardaient Alice. « Même morte elle me regarde encore » ne pu-t-elle s’empêcher de penser.
-Vous voyez maintenant ? fit Paul, immobile derrière elle. Je ne pouvais pas vous laisser dans l’ignorance.
Elle secoua la tête, incrédule.
-Non… non, c’est impossible. Elle était à sa fenêtre ce matin. Je l’ai vue !
Paul haussa les épaules.
-Vous l’avez vue, oui.
Elle recula d’un pas, tituba. Sa main chercha le mur, sans le trouver. Tout tournait. Elle vomit son déjeuner. La dernière image qu’elle garda fut celle du rideau à fleurs collé contre le visage livide de la vieille. Elle sortit de chez Paul en courant.
Le vent cinglait, la ville bourdonnait d’un son aigu. Chaque pas résonnait comme un coup de fusil.
Elle ne savait plus où elle allait, ses jambes la guidaient d’instinct. D’habitude, Alice peinait à marcher avec ses Louboutin de 10cm, aujourd’hui elle galopait entre les passants.
Soulagée, elle vit l’enseigne bleue du commissariat et s’y engouffra comme on s’engouffre dans le premier abri en cas de tempête.
-Il faut venir tout de suite ! balbutia-t-elle. Un meurtre ! Chez un de mes patients !
L’agent de garde leva les yeux, interloqué.
-Calmez-vous, madame. Quel est votre nom déjà ?
-Lefèvre. Alice Lefèvre. Psychologue clinicienne.
On la fit asseoir, lui demandant de reprendre son souffle. On lui offrit un verre d’eau. L’agent, ayant pris les informations nécessaires, lui demanda de patienter dans une petite salle à l’écart.
Après une éternité, un homme en civil arriva, la cinquantaine, regard neutre, dossier sous le bras. Il claqua violemment le dossier sur la table et s’assit en face d’elle.
-Racontez-moi depuis le début.
Alice prit le temps d’expliquer depuis le début. Le policier lui demanda d’être plus explicite sur la relation qu’elle avait avec le dénommé Paul Marchal car des zones d’ombres persistaient. Il prenait un tas de notes. Alice ne savait pas pourquoi il avait tant de choses à écrire, ni de quelles zones d’ombres il parlait. Son regard dévia en direction du dossier rouge sur la table. C’était un des siens. Ceux qu’elle garde à son cabinet. Rouge : celui de Paul justement. Comment osait-il ? Elle s’arrêta. Offusquée elle lança :
-Vous n’avez pas le droit ! C’est confidentiel.
-Confidentiel vous dites ?
-Oui ce sont mes dossiers. Il n’y a que moi qui peut y avoir accès sans l’accord de mes patients.
-Parlons-en de vos patients, madame Lefèvre. Nous n’avons trouvé aucune trace de ce Paul Marchal reprit l’officier d’un air grave.
-Vous avez trouvé le corps chez lui ! Son nom est sur la sonnette.
-Nous avons trouvé le corps de votre voisine chez vous, madame Lefèvre. Le 42 c’est votre immeuble.
-Vous mentez !
Alice sentit sa tête tourner. Tout s’embrumait pour elle. Qu’est-ce que ce mec raconte ? Chez moi… Elle voulut se lever et partir mais le flic la retint. Lui signifiant qu’elle était en garde à vue. On lui proposa de prendre contact avec un avocat, ce qu’elle refusa. Les avocats c’est pour les coupables. Elle n’avait rien fait. Alice ne comprenait pas. Le policier fut rapidement rejoint par un plus jeune. La situation se gâta quand les deux hommes commencèrent à remettre en doute les qualifications d’Alice. Ils l’accusait ouvertement de ne pas être celle qu’elle prétendait.
Le second prit la parole, d’un ton plus froid :
-Madame Lefèvre, nous avons contacté l’Ordre des psychologues. Aucun dossier à votre nom. Rien non plus à l’université où vous déclarez avoir obtenu votre diplôme.
Alice les fixa, interdite.
-C’est absurde ! J’ai un cabinet, des patients, des années de pratique !
-Où ça, votre cabinet ? demanda le plus vieux.
Elle ouvrit la bouche pour répondre mais rien ne vint.
Tout se mélangeait dans sa tête : les murs de sa salle d’attente, le couloir, le visage de Paul, celui de sa voisine. Elle ne savait plus où elle avait vraiment travaillé, ni quand.
Le plus âgé referma calmement le dossier rouge et ils se levèrent.
-Madame Lefèvre, reposez-vous. On va appeler quelqu’un pour vous aider.
-Je n’ai pas besoin d’aide ! Je ne suis pas folle. Je veux parler à Paul ! Il confirmera tout !
Les deux policiers se regardèrent, gênés.
-Madame… Paul n’existe pas.
La porte claqua sur ces mots. Alice resta seule dans la pièce, le cœur battant. Son regard alternait entre la glace sans tain et la porte close. Les mots des policiers résonnaient encore dans sa tête comme un gong incessant : « Paul n’existe pas. » Ou encore : » Vous n’êtes pas celle que vous prétendez être. »
Tant de lames acérées traversant la carapace de la jeune femme. Celle de son identité. C’était impossible… Elle refusait d’y croire. Ils devaient faire erreur. Alice sentait encore son parfum viril, la chaleur de sa joue lorsqu’elle l’avait touché. Se remémorant encore de sa rugosité, un bon coup de rasoir n’aurait pas été du luxe. Elle ne pouvait pas avoir rêvé ça.
C’est alors qu’elle les aperçut tous. À travers la vitre sans tain. Elle s’approcha lentement, mi intriguée mi terrorisée. De l’autre côté de la vitre, une salle d’attente. Exactement la sienne. Même table basse, mêmes magazines, même lampe un peu bancale.
Et là, assis sagement, tous ses patients. Samira. Paul. Le jeune anxieux. Même la vieille voisine était assise avec eux. Ils étaient calmes, presque souriants. Ils la regardaient.
Alice sentit sa gorge se serrer.
Elle cria après Paul :
-Dis leur que tu existes !
Mais aucun son ne parvint jusqu’à lui. Comme si de rien n’était, Paul leva la main, doucement. Les autres l’imitèrent. Un signe d’adieu, silencieux. Alice leva la sienne en retour, sans comprendre pourquoi.
Et c’est là qu’elle le vit.
Son reflet, dans la vitre. Parmi eux.
Même posture, même sourire, même regard vide. Même signe d’adieu.
Tout se figea.
Le silence se fit lourd de compréhension.
Puis les silhouettes, une à une, s’effacèrent. Ne resta qu’elle. Il n’y avait toujours eu qu’elle.
Une dernière pensée lui traversa l’esprit : Et si, depuis le début, c’était moi que j’écoutais ?
Ecrit par Corentyn Wastiaux.
